samedi 31 décembre 2016

" La nef des fous " par Théodore Kaczynski ( 1999 )

Il était une fois un navire commandé par un capitaine et des seconds, si vaniteux de leur habileté à la manœuvre, si pleins d’hybris et tellement imbus d’eux-mêmes, qu’ils en devinrent fous. Ils mirent le cap au nord, naviguèrent si loin qu’ils rencontrèrent des icebergs et des morceaux de banquise, mais continuèrent de naviguer plein nord, dans des eaux de plus en plus périlleuses, dans le seul but de se procurer des occasions d’exploits maritimes toujours plus brillants.

Le bateau atteignant des latitudes de plus en plus élevées, les passagers et l’équipage étaient de moins en moins à l’aise. Ils commencèrent à se quereller et à se plaindre de leurs conditions de vie. (...)


Le mousse se racla la gorge :
— Hem. Vous avez tous de bonnes raisons de vous plaindre. Mais il me semble que ce qui est vraiment urgent c’est de virer de bord et de mettre le cap au sud, car si nous continuons d’aller vers le nord, nous sommes sûrs de faire naufrage tôt ou tard, et alors vos salaires, vos couvertures et votre droit à sucer des bites ne vous serviront à rien, car nous serons tous noyés.
Mais personne ne lui prêta la moindre attention : ce n’était que le mousse.



De leur poste situé sur la dunette, le capitaine et les officiers avaient regardé et écouté cette scène. A présent, ils souriaient et se faisaient des clins d’oeil, puis, obéissant à un signe du capitaine, le troisième second descendit de la dunette. Il se dirigea nonchalamment vers l’endroit où les passagers et l’équipage étaient rassemblés et se fraya un chemin parmi eux. Il prit un air très sérieux et parla en ces termes :
— Nous, les officiers, devons admettre que des choses vraiment inexcusables se sont passées sur ce navire. Nous n’avions pas compris à quel point la situation était mauvaise avant d’avoir entendu vos plaintes. Nous sommes des hommes de bonne volonté et entendons être justes avec vous. Mais – il faut bien le dire – le capitaine est plutôt conservateur et routinier, et il faudrait peut-être le pousser un petit peu pour qu’il se décide à des changements importants. Mon opinion personnelle est que si vous protestez énergiquement – mais toujours de manière pacifique et sans violer aucun article du règlement de ce navire – cela secouerait l’inertie du capitaine et le forcerait à se pencher sur les problèmes dont vous vous plaignez à si juste titre.
Ceci ayant été dit, il retourna à la dunette. Comme il repartait, les passagers et l’équipage lui lancèrent des épithètes :
— Modéré ! Réformiste ! Libéral hypocrite ! Valet du capitaine ! Ils firent pourtant ce qu’il avait dit.
Ils se regroupèrent en masse devant la dunette, hurlèrent des insultes aux officiers et exigèrent leurs droits :
— Je veux un salaire supérieur et de meilleures conditions de travail, dit le deuxième classe.
— Le même nombre de couvertures que les hommes, dit la passagère.
— J’exige de recevoir mes ordres en espagnol, dit le marin mexicain.
— J’exige le droit d’organiser des parties de dés, dit le marin indien.
— Je refuse d’être traité de tapette, dit le maître d’équipage.
— Qu’on ne donne plus de coups de pied au chien, dit l’amie des animaux.
— La révolution tout de suite ! s’écria le professeur.
Le capitaine et les officiers se réunirent et conférèrent pendant quelques minutes tout en se faisant des clins d’oeil, des signes de tête et des sourires. Puis le capitaine se rendit à l’avant de la dunette et, avec force démonstration de bienveillance, il annonça que le salaire du deuxième classe serait porté à six shillings par mois, que celui du Mexicain serait égal aux deux-tiers de celui d’un marin anglo-saxon et qu’on lui donnerait en espagnol l’ordre de faire prendre un ris à la voile de misaine, que les passagères recevraient une couverture supplémentaire, qu’on permettrait au marin indien d’organiser des parties de dés les samedis soirs, qu’on ne traiterait plus le maître d’équipage de tapette tant qu’il ferait ses pipes dans la plus stricte intimité, et que l’on ne donnerait plus de coups de pied au chien, sauf s’il faisait quelque chose de vraiment vilain, comme voler de la nourriture dans la cuisine par exemple.
Les passagers et l’équipage célébrèrent ces concessions comme une grande victoire, mais le lendemain ils étaient de nouveau mécontents.(...)

Quand ils eurent terminé, le mousse prit la parole – cette fois plus fort, de manière à ce que les autres ne puissent plus l’ignorer aussi facilement.
— C’est vraiment terrible que l’on donne des coups de pied au chien parce qu’il a volé un peu de pain dans la cuisine, que les femmes n’aient pas autant de couvertures que les hommes, que le deuxième classe se gèle les doigts, et je ne vois pas pourquoi le maître d’équipage ne pourrait pas sucer des bites s’il en a envie. Mais regardez comme les icebergs sont gros à présent et comme le vent souffle de plus en plus fort. Nous devons virer de bord et mettre le cap au sud, car si nous continuons vers le nord nous allons faire naufrage et nous noyer.
Après avoir écouté leurs plaintes, le capitaine et les officiers se réunirent pour une conférence où ils se firent des clins d’oeil et de larges sourires. Puis le capitaine alla à l’avant de la dunette et annonça qu’on allait donner des gants au deuxième classe afin qu’il ait les doigts au chaud, que le marin mexicain allait recevoir un salaire égal aux trois-quarts de celui des Anglo-Saxons, que les femmes allaient recevoir une autre couverture, que le marin indien allait pouvoir organiser des parties de dés tous les samedi et dimanche soirs, qu’on allait permettre au maître d’équipage de sucer des bites en public dès la tombée de la nuit, et que personne ne pourrait donner des coups de pied au chien sans une permission spéciale du capitaine.
Les passagers et l’équipage s’extasièrent devant cette grande victoire révolutionnaire, mais dès le lendemain matin, ils étaient de nouveau mécontents et commencèrent à maugréer toujours à propos des mêmes problèmes. (...)
Cette fois le mousse se mit en colère :
— Bande d’imbéciles ! cria-t-il, Vous ne voyez pas ce que le capitaine et les officiers sont en train de faire ? Ils vous occupent l’esprit avec vos réclamations dérisoires – les couvertures, les salaires, les coups de pied au chien, etc. – et ainsi vous ne réfléchissez pas à ce qui ne va vraiment pas sur ce navire : il fonce toujours plus vers le nord et nous allons tous sombrer. Si seulement quelques-uns d’entre vous revenaient à la raison, se réunissaient et attaquaient la dunette, nous pourrions virer de bord et sauver nos vies. Mais vous ne faites rien d’autre que de geindre à propos de petits problèmes mesquins, comme les conditions de travail, les parties de dés et le droit de sucer des bites.
Ces propos révoltèrent les passagers et l’équipage.
— Mesquin !! s’exclama le Mexicain, Vous trouvez raisonnable que je ne recoive que les trois-quarts du salaire d’un marin anglo-saxon ? Ça, c’est mesquin ?!
— Comment pouvez-vous qualifier mes griefs de dérisoires ? s’écria le maître d’équipage, Vous ne savez pas à quel point c’est humiliant d’être traité de tapette ?
— Donner des coups de pied au chien n’est pas un “petit problème mesquin” ! hurla l’amie des animaux, c’est un acte insensible, cruel et brutal !
— Bon, d’accord, répondit le mousse, Ces problèmes ne sont ni mesquins, ni dérisoires. Donner des coups de pied au chien est un acte cruel et brutal, et se faire traiter de tapette est humiliant. Mais comparées à notre vrai problème – le fait que le navire continue vers le nord – vos réclamations sont mineures et insignifiantes, parce que si nous ne virons pas bientôt de bord, nous allons tous sombrer avec le navire.
— Fasciste ! dit le professeur.
— Contre-révolutionnaire ! s’écria la passagère.
Et l’un après l’autre, tous les passagers et membres de l’équipage firent chorus, traitant le mousse de fasciste et de contre-révolutionnaire. Ils le repoussèrent et se remirent à maugréer à propos des salaires, des couvertures à donner aux femmes, du droit de sucer des bites et de la manière dont on traitait le chien.
Le navire continua sa route vers le nord, au bout d’un moment il fut broyé entre deux icebergs. Tout le monde se noya.

Theodore (dit TedKaczynski surnommé « Unabomber » (né le  à Chicago dans l'Illinois), est un terroriste américain, mathématicien de formation, militant écologiste et néo-luddite. Il a fait l'objet de la chasse à l'homme la plus coûteuse de l'histoire du FBI, ayant aspiré deux décennies durant à devenir le « parfait tueur anonyme ». Il est en même temps philosophe et l'auteur de plusieurs textes et ouvrages.
Il s'est battu contre, selon lui, les dangers inhérents à la direction prise par le progrès dans une société industrielle et une civilisation technologique, une société qui s'éloigne de l'humanité et de la liberté humaine pour la majorité sinon pour la totalité de la population. Après des études et une courte carrière de professeur de mathématiques, il décide de se retirer dans la nature, et convainc son frère de prendre la même direction. À la suite de la disparition d'un lieu naturel où il se rendait régulièrement, il s'engage dans une campagne d'envoi de colis piégés artisanaux à diverses personnes construisant ou défendant la société technologique. Cette campagne d'attentats a duré dix-huit ans, faisant trois morts et 23 blessés avec 16 bombes envoyées.

Élève surdoué, il entre à l'école en avance et saute deux classes si bien qu'il se retrouve marginalisé. Dans des résultats de test de quotient intellectuel (de type non précisé) à 10 ans, Kaczynski obtient le score de 167 — ou en tout cas entre 160 et 170, soit un niveau rare, nettement plus élevé que la moyenne (qui est de 100).

Il entre à Harvard à 16 ans, obtient sa licence en mathématiques avec des résultats médiocres (toujours marginalisé, il ne parvient pas à s'intégrer au milieu étudiant) et devient docteur en mathématiques à 25 ans à l'université du Michigan. En 1964, il trouve une preuve du théorème de Wedderburn n’utilisant que des résultats de théorie des groupes finis

En 1970, il part vivre dans le Montana, y achète une terre et construit une maisonnette. Marqué par les travaux néo-luddites de Jacques Ellul, il adopte une forme de survivalisme et mène une vie proche de l'érémitisme.

mercredi 30 novembre 2016

Préface à " La Ferme des animaux " par George Orwell ( 1945 )


Il y a en permanence une orthodoxie, un ensemble d' idées que les bien-pensants sont supposes partager et ne jamais remettre en questIon. Dire telle ou telle chose n'est pas strictement interdit, mais cela « ne se fait pas », exactement comme à l'époque victorienne cela « ne se faisait pas » de prononcer le mot « pantalon » en présence d'une dame. Quiconque défie l'orthodoxie en place se voit réduit au silence avec une surprenante efficacité.




L'idée de ce livre, ou plutôt de son thème central, m'est venue pour la première fois en 1937, mais c'est seulement vers la fin de l'année 1943 que j'ai entrepris de l'écrire. Lorsqu'il fut terminé, il était évident que sa publication n'irait pas sans difficultés (malgré l'actuelle pénurie de livres, qui fait « vendre » à peu près tout ce qui en présente l'apparence) et, de fait, il fut refusé par quatre éditeurs. Seul l'un d'entre eux avait à cela des motifs idéologiques. Deux autres publiaient depuis des années des ouvrages hostiles à la Russie, et le quatrième n'avait aucune orientation politique particulière. L'un de ces éditeurs avait d'ailleurs commencé par accepter le livre, mais il préféra, avant de s'engager formellement, consulter le ministère de l'Information; lequel s'avère l'avoir mis en garde contre une telle publication ou, du moins, la lui avoir fortement déconseillée. Voici un extrait de la lettre de cet éditeur :

" J'ai mentionné la réaction dont m'a fait part un fonctionnaire haut placé du ministère de l'Information quant à la publication d'Animal Farm. Je dois avouer que cet avis m'a fait sérieusement réfléchir. [...] Je m'aperçois que la publication de ce livre serait à l 'heure actuelle susceptible d'être tenue pour particulièrement mal avisée. Si cette fable avait pour cible les dictateurs en général et les dictatures dans leur ensemble, sa publication ne poserait aucun problème, mais, à ce que je vois, elle s'inspire si étroitement de l'histoire de la Russie soviétique et de ses deux dictateurs qu'elle ne peut s'appliquer à aucune autre dictature. Autre chose: la fable perdrait de son caractère offensant si la caste dominante n'était pas représentée par les cochons. Je pense que ce choix des cochons pour incarner la caste dirigeante offensera inévitablement beaucoup de gens et, en particulier, ceux qui sont quelque peu susceptibles, comme le sont manifestement les Russes. "

Ce genre d'intervention constitue un symptôme inquiétant. Il n'est certes pas souhaitable qu'un service gouvernemental exerce une quelconque censure (sauf pour des motifs relevant de la sécurité nationale, comme tout le monde l'admet en temps de guerre) sur des livres dont la publication n'est pas financée par l'Etat. Mais le principal danger qui menace aujourd'hui la liberté de pensée et d'expression n'est pas l'intervention directe du ministère de l'Information ou de tout autre organisme officiel. Si les éditeurs et les directeurs de journaux s'arrangent pour que certains sujets ne soient pas abordés, ce n'est pas par crainte des poursuites judiciaires, mais par crainte de l'opinion publique. La lâcheté intellectuelle est dans notre pays le pire ennemi qu'ait à affronter un écrivain ou un journaliste, et ce fait ne semble pas avoir reçu toute l'attention qu'il mérite. (...)

Ce qu'il y a de plus inquiétant dans la censure des écrits en Angleterre, c'est qu'elle est pour une bonne part volontaire. Les idées impopulaires peuvent être étouffées et les faits gênants passés sous silence, sans qu'il soit besoin pour cela d'une interdiction officielle. Quiconque a vécu quelque temps dans un pays étranger a pu constater comment certaines informations, qui normalement auraient dû faire les gros titres, étaient ignorées par la presse anglaise, non à la suite d'une intervention du gouvernement, mais parce qu'il y avait eu un accord tacite pour considérer qu'il « ne fallait pas » publier de tels faits. En ce qui concerne la presse quotidienne, cela n'a rien d'étonnant. La presse anglaise est très centralisée et appartient dans sa quasi-totalité à quelques hommes très fortunés qui ont toutes les raisons de se montrer malhonnêtes sur certains sujets importants. Mais le même genre de censure voilée est également à l' oeuvre quand il s'agit de livres et de périodiques, ou encore de pièces de théâtre, de films ou d'émissions de radio. Il y a en permanence une orthodoxie, un ensemble d' idées que les bien-pensants sont supposes partager et ne jamais remettre en questIon. Dire telle ou telle chose n'est pas strictement interdit, mais cela « ne se fait pas », exactement comme à l'époque victorienne cela « ne se faisait pas » de prononcer le mot « pantalon » en présence d'une dame. Quiconque défie l'orthodoxie en place se voit réduit au silence avec une surprenante efficacité. (...)

Mais revenons-en maintenant au livre que j'ai écrit. La réaction qu'il provoquera chez la plupart des intellectuels anglais sera fort simple: « Il n'aurait pas dû être publié. » Les critiques littéraires rompus à l'art de dénigrer ne l'attaqueront évidemment pas d'un point de vue politique, mais littéraire: ils diront que c'est un livre ennuyeux, stupide, pour lequel il est malheureux d'avoir gâché du papier. Cela est bien possible, mais il ne s'agit manifestement pas là du fond de l'affaire. On ne dit pas d'un livre qu'il « n'aurait pas dû être publié » pour cette seule raison qu'il est mauvais. Après tout, des tonnes d'immondices paraissent chaque jour sans que personne ne s'en soucie. (...)

L'un des phénomènes propres à notre époque est le reniement des libéraux. Au-delà et en dehors de l'affirmation marxiste bien connue selon laquelle la « liberté bourgeoise » est une illusion, il existe un penchant très répandu à prétendre que la démocratie ne peut être défendue que par des moyens totalitaires. Si on aime la démocratie, ainsi raisonne-t-on, on doit être prêt à écraser ses ennemis par n'importe quel moyen. Mais qui sont ses ennemis ? On s'aperçoit régulièrement que ce ne sont pas seulement ceux qui l'attaquent ouvertement et consciemment, mais aussi ceux qui la mettent «objectivement » en danger en diffusant des théories erronées. (...)

Parler de liberté n'a de sens qu'à condition que ce soit la liberté de dire aux gens ce qu'ils n'ont pas envie d'entendre. Les gens ordinaires partagent encore vaguement cette idée, et agissent en conséquence. Dans notre pays -il n'en va pas de même partout: ce n'était pas le cas dans la France républicaine, et ce n'est pas le cas aujourd'hui aux Etats-Unis -, ce sont les libéraux qui ont peur de la liberté et les intellectuels qui sont prêts à toutes les vilenies contre la pensée. C'est pour attirer l'attention sur ce fait que j'ai écrit cette préface.

vendredi 18 novembre 2016

John Maynard Keynes : "De l’autosuffisance nationale" ( 1933 )



Le capitalisme international et néanmoins individualiste, décadent mais dominant depuis la fin de la guerre, n’est pas une réussite. Il n’est ni intelligent, ni beau, ni juste, ni vertueux, et il ne tient pas ses promesses. En bref, nous ne l’aimons pas et nous commençons à le mépriser. Mais quand nous nous demandons par quoi le remplacer, nous sommes extrêmement perplexes.




Comme la plupart des Anglais, j’ai été élevé dans le respect du libre-échange, considéré non seulement comme une doctrine économique qu’aucune personne rationnelle et instruite ne saurait mettre en doute, mais presque comme une composante de la morale. Je considérais les entorses à ce principe comme stupides et scandaleuses. Je pensais que les inébranlables convictions de l’Angleterre en matière de libre-échange, maintenues depuis près d’un siècle, expliquaient sa suprématie économique devant les hommes et sa justification devant Dieu. En 1923, j’écrivais encore que le libre-échange s’appuyait sur des “vérités” fondamentales qui, énoncées avec les réserves d’usage, ne pouvaient être contestées par quiconque comprend le sens des mots.(…)


L’ouverture internationale n’est pas facteur de paix


D’abord, la question de la paix. Nous sommes aujourd’hui pacifistes avec une telle force de conviction que si les tenants de l’internationalisme économique pouvaient l’emporter sur ce point, ils retrouveraient vite notre appui. Mais il n’est pas évident que concentrer ses efforts sur la conquête de marchés étrangers, introduire dans les structures économiques d’un pays les ressources et l’influence de capitalistes étrangers et dépendre étroitement des politiques des autres pour sa propre vie économique garantisse la paix entre les nations. L’expérience et la prévoyance nous permettraient même d’affirmer le contraire. (…)

Je me sens donc plus proche de ceux qui souhaitent diminuer l’imbrication des économies nationales que de ceux qui voudraient l’accroître. Les idées, le savoir, la science, l’hospitalité, le voyage, doivent par nature être internationaux. Mais produisons chez nous chaque fois que c’est raisonnablement et pratiquement possible, et surtout faisons en sorte que la finance soit nationale. Cependant, il faudra que ceux qui souhaitent dégager un pays de ses liens le fassent avec prudence et sans précipitation. Il ne s’agit pas d’arracher la plante avec ses racines, mais de l’habituer progressivement à pousser dans une direction différente. (…)

Le capitalisme international et néanmoins individualiste, décadent mais dominant depuis la fin de la guerre, n’est pas une réussite. Il n’est ni intelligent, ni beau, ni juste, ni vertueux, et il ne tient pas ses promesses. En bref, nous ne l’aimons pas et nous commençons à le mépriser. Mais quand nous nous demandons par quoi le remplacer, nous sommes extrêmement perplexes. (…)

Cette nouvelle façon de voir les choses a une autre explication. Le XIXe siècle a donné une place extravagante à ce que l’on peut désigner, pour faire court, aux “résultats financiers”, promus critère d’appréciation de toute action, qu’elle soit publique ou privée. Mener sa vie était devenu une sorte de parodie du cauchemar d’un comptable. Au lieu d’utiliser leurs ressources matérielles et techniques, toujours croissantes, pour bâtir une cité splendide, les hommes construisaient des taudis. Et ils pensaient que c’était une bonne chose, qu’il fallait le faire parce que, selon les critères de l’entreprise privée, les taudis sont “rentables”, alors qu’une ville superbe aurait été, selon eux, une dépense d’une folle prodigalité et qui aurait, dans le langage stupide des financiers, “hypothéqué l’avenir” – même si personne ne peut comprendre comment la construction, aujourd’hui, de grands et magnifiques édifices pourrait appauvrir l’avenir, sauf à avoir l’esprit farci d’analogies fallacieuses avec une comptabilité inappropriée.(…)

La même règle de calcul financier, autodestructrice, régit chaque moment de la vie. Nous détruisons la beauté de la campagne parce que les splendeurs d’une nature qui n’appartient à personne n’ont aucune valeur économique. Nous sommes capables d’éteindre le soleil et les étoiles parce qu’ils ne rapportent aucun dividende. Londres est l’une des villes les plus riches de l’histoire de la civilisation, mais elle ne “peut pas se permettre” les réalisations les plus ambitieuses dont sont capables ses habitants, parce qu’elles ne sont “pas rentables”.

Si j’étais au pouvoir, aujourd’hui, j’entreprendrais avec détermination de doter nos grandes villes de tous les équipements artistiques et culturels susceptibles de répondre aux attentes individuelles les plus ambitieuses des citoyens de chacune de ces villes. Je suis convaincu que ce que nous savons créer, nous en avons les moyens, et que l’argent ainsi dépensé sera non seulement plus utile que n’importe quelle allocation de chômage, mais qu’il rendra inutiles ces allocations. Parce qu’avec ce que nous avons dépensé pour les chômeurs en Angleterre depuis la guerre nous aurions pu faire de nos villes les plus magnifiques réalisations humaines du monde.

De même, nous avons considéré qu’il nous fallait absolument ruiner les paysans et détruire une économie fondée sur des traditions très anciennes pour gagner quelques centimes sur une miche de pain. Rien ne devait échapper à l’autel de Moloch et de Mammon réunis ; nous devions tout sacrifier à ces monstres dont le culte nous permettrait de vaincre la pauvreté et conduirait sûrement et aisément la prochaine génération, portée par l’intérêt composé, vers la paix économique. (…)

Le troisième danger, le pire des trois, est l’Intolérance et la répression de toute critique éclairée. Les nouveaux mouvements arrivent généralement au pouvoir par la violence plus ou moins ouverte. Ils n’ont pas convaincu leurs opposants, ils les ont terrassés. La méthode moderne – que je trouve désastreuse, au risque de paraître vieux jeu – consiste à utiliser la propagande et à s’emparer des médias. Il est considéré comme habile et efficace d’empêcher toute idée de se développer et d’utiliser les moyens du pouvoir pour paralyser la réflexion. Ceux qui ont considéré que ces méthodes étaient nécessaires pour parvenir au pouvoir sont tentés de continuer à se servir, pendant la période d’édification de la nouvelle société, des mêmes outils dangereux qui leur ont servi à s’introduire dans la place. (…)


Les nouveaux modèles économiques vers lesquels nous avançons à tâtons sont, par nature, au stade de l’expérimentation. Nous n’avons pas en tête, prête à l’emploi, l’idée exacte de ce que nous voulons. Nous la découvrirons chemin faisant, et nous devrons lui donner forme en fonction de notre expérience. Ce processus de critiques courageuses, libres et sans merci est la condition sine qua non du succès final. Nous avons besoin du concours de tous les esprits brillants du moment. 

Staline a éliminé tout esprit critique, tous ceux qui faisaient preuve d’indépendance, même lorsqu’ils avaient de la sympathie pour sa cause. Il a créé un climat dans lequel le fonctionnement intellectuel s’est atrophié. Les délicates circonvolutions du cerveau ont été pétrifiées. Le son assourdissant du mégaphone remplace les souples inflexions de la voix humaine. Les idioties de la propagande stupéfient même les oiseaux et les bestiaux. Que Staline soit un exemple terrifiant pour tous ceux qui veulent faire des expériences. Si ce n’est pas le cas, je retournerai vite à mes vieux idéaux du XIXe siècle et à l’héritage intellectuel construit sur la réflexion que nous cherchons aujourd’hui à détourner pour atteindre nos propres objectifs.


lundi 31 octobre 2016

"L’usure " par Auguste Blanqui ( 1869-1870 )


Depuis bientôt quatre siècles, notre détestable race détruit sans pitié tout ce qu'elle rencontre, hommes, animaux, végétaux, minéraux. La baleine va s'éteindre, anéantie par une poursuite aveugle. Les forêts de quinquina tombent l'une après l'autre. La hache abat, personne ne replante. On se soucie peu que l'avenir ait la fièvre. Les gisements de houille sont gaspillés avec une incurie sauvage. 


Le sacrifice de l'indépendance individuelle, conséquence forcée de la division du travail, a-t-il été brusque ? Non ! Personne ne l'aurait consenti. Il y a dans le sentiment de la liberté personnelle une si âpre saveur de jouissance, que pas un homme ne l'eût échangée contre le collier doré de la civilisation. 
Cela se voit bien par les sauvages que le monde européen tente d'apprivoiser. Les pauvres gens s'enveloppent dans leur linceul, en pleurant la liberté perdue, et préfèrent la mort à la servitude. Les merveilles du luxe, qui nous paraissent si éblouissantes, ne les séduisent pas. Elles dépassent la portée de leur esprit et de leurs besoins. Elles bouleversent leur existence. Ils les sentent seulement comme des étrangetés ennemies qui enfoncent une pointe acérée dans leur chair et dans leur âme. Les peuplades infortunées que notre irruption a surprises ans les solitudes américaines ou dans les archipels perdus du Pacifique vont disparaître à ce contact mortel. 
Depuis bientôt quatre siècles, notre détestable race détruit sans pitié tout ce qu'elle rencontre, hommes, animaux, végétaux, minéraux. La baleine va s'éteindre, anéantie par une poursuite aveugle. Les forêts de quinquina tombent l'une après l'autre. La hache abat, personne ne replante. On se soucie peu que l'avenir ait la fièvre. Les gisements de houille sont gaspillés avec une incurie sauvage. 
Des hommes étaient apparus soudain, nous racontant par leur seul aspect les premiers temps de notre séjour sur la terre. Il fallait conserver avec un soin filial, ne fût-ce qu'au nom de la science, ces échantillons survivants de nos ancêtres, ces précieux spécimens des âges primitifs. Nous les avons assassinés. Parmi les puissances chrétiennes, c'est à qui les achèvera. 
Nous répondrons du meurtre devant l'histoire. Bientôt, elle nous reprochera ce crime avec toute la véhémence d'une moralité bien supérieure à la nôtre. Il n'y aura pas assez de haines ni de malédictions contre le christianisme qui a tué, sous prétexte de les convertir, ces créatures sans armes, contre le mercantilisme qui les massacre et les empoisonne, contre les nations qui assistent d'un œil sec à ces agonies. 
Les malheureux n'ont pu s'assimiler à nous. Est-ce leur faute ? L'humanité n'a franchi que par des transitions insensibles les étapes sans nombre qui séparent son berceau de son âge viril. Des milliers de siècles dorment entre ces deux moments. Rien ne s'est improvisé chez les hommes, pas plus que dans la nature, si ce n'est les catastrophes qui détruisent et ne fondent jamais. 
Les révolutions elles-mêmes, avec leurs apparences si brusques, ne sont que la délivrance d'une chrysalide. Elles avaient grandi lentement sous l'enveloppe rompue. On ne les voit jamais qu'autonomes, bien différentes de la conquête, invasion brutale d'une force extérieure qui brise et bouleverse sans améliorer. L'évolution spontanée d'une race, d'une peuplade, n'offre rien de pareil. Elle s'accomplit par degrés, sans trouble sensible, comme le développement d'une plante. 
Le régime de la division du travail n'a dû remplacer l'isolement individuel que par une série de transformations, réparties sur une période immense. Chaque pas dans cette voie était applaudi comme une victoire attendue, désirée, et le changement s'est ainsi opéré peu à peu, à travers une longue suite de générations, sans froissement de mœurs, d'habitudes, ni même de préjugés. 
C'était un progrès décisif sans doute... mais le prix ? abandon complet de l'indépendance personnelle ; esclavage réciproque sous l'apparence de solidarité ; les liens de l'association serrés jusqu'au garottement. Nul ne peut désormais pourvoir seul à ses besoins. Son existence tombe à la merci de ses semblables. Il doit en attendre son pain quotidien, presque toutes les choses de la vie. Car il ne peut se livrer qu'à une industrie unique. La qualité du produit est à cette condition qui asservit, et, à mesure que la division du travail s'accentue par les perfectionnements de l'outillage, l'homme se trouve plus étroitement rivé à son métier. 
On sait où en sont venues les choses aujourd'hui. Des êtres humains passent leur existence à faire des pointes d'aiguille et des têtes d'épingle. 
Certes, une telle situation crée des devoirs impérieux entre les citoyens. Chacun étant voué à une occupation simple, la presque totalité de son produit lui est parfaitement inutile. Ce produit servira par quantités infinitésimales à une foule d'autres individus. L'ensemble de ces consommateurs est donc tenu de fournir aux besoins de celui qui a travaillé pour eux. 
La société, dès lors, repose sur l'échange. La loi, qui en règle les conditions, doit être une loi d'assistance mutuelle, strictement conforme à la justice. Car cette aide réciproque est maintenant une question de vie ou de mort pour tous et pour chacun. Or, si le troc en nature suffisait aux temps primitifs, alors que la consommation portait sur un très petit nombre d'objets, tous de nécessité absolue, il devenait radicalement impossible entre les milliers de produits d'une industrie perfectionnée. 
Un intermédiaire était donc indispensable. Les qualités spéciales des métaux précieux ont dû les désigner de bonne heure à l'attention publique. Car l'origine de la monnaie remonte à des époques inconnues. On la suppose née à peu près avec l'âge de bronze. Du reste, ceci n'a aucune importance économique et n'intéresse que l'archéologie. Ce qui nous touche, c'est l'expérience, acquise depuis trop longtemps, que les services rendus par le numéraire ont été payés bien cher. Il a créé l'usure, l'exploitation capitaliste et ses filles sinistres, l'inégalité, la misère. L'idée de Dieu seule lui dispute la palme du mal. (...)

Chaque siècle a son organisme et son existence propres, faisant partie de la vie générale de l'Humanité. Ceci n'est point du fatalisme. Car la sagesse ou la débauche du siècle ont leur retentissement sur la santé de l'espèce. Seulement, l'Humanité, être multiple, peut toujours guérir d'une maladie. Elle en est quitte pour quelques milliers d'années d'hôpital. L'individu risque la mort. 
Il serait donc oiseux et ridicule de perdre ses regrets sur l'abus lamentable qu'on a fait du moyen d'échange. Hélas ! Faut-il l'avouer ? C'était l'inconvénient d'un avantage, l'expiation, disaient les chrétiens, doctrinaires de la souffrance. C'était la substitution de l'escroquerie à l'assassinat... un progrès. La dynastie de sa majesté l'Empereur-Écu venait d'éclore. Elle devait pour longtemps filouter et pressurer le monde. Elle a traversé la vie presque entière de l'humanité, debout, immuable, indestructible, survivant aux monarchies, aux républiques, aux nations et même aux races. 
Aujourd'hui, pour la première fois, elle se heurte à la révolte de ses victimes. Mais un si antique et puissant souverain compte plus de serviteurs que d'ennemis. Les thuriféraires accourent en masse à la rescousse, avec l'encensoir et la musique, criant et chantant : « Hosannah ! Gloire au veau d'or, père de l'abondance ! » Une sévère analyse fera justice de ces cantiques et, dépouillant le sire de ses oripeaux, le montrera nu, ce qu'il est un pick-pocket. 


jeudi 27 octobre 2016

Henri Lefebvre :" Les idéologies de la croissance " ( 17 mai 1972 )


D'autre part, un phénomène très étrange apparaît et se confirme : tous les politiques, dans tous les régimes, se prononcent sans réserve pour la croissance. Avec des raisons diverses selon les régions et les idéologies, mais toujours bonnes. Je ne veux pas ici parler de tous ceux qui s'intéressent à la politique, mais des hommes qui sont dans les institutions, celles du pouvoir.




Il y a peu de temps les pays capitalistes avancés, ou plutôt leurs dirigeants, présentaient un tableau idyllique de la situation économique, malgré quelques ombres qui d'ailleurs s'effaceraient vite, disaient-ils. La croissance pouvait et devait être indéfinie. On la concevait telle, au moins virtuellement. Sauf erreur grave de la part des politiques, pensaient les économistes, le processus de la croissance pouvait tendre vers une courbe exponentielle. Vous savez ce que cela veut dire. La croissance économique se confondait avec une croissance mathématique. Cette croissance était toujours considérée comme quantifiable, comme chiffrable (en tonnes d'acier ou de ciment en barils de pétrole, en unités d'autos ou de navires, etc.). L'aspect quantitatif de la croissance passait pour « positif », au sens le plus fort du terme. (...)


Dans cette mise en perspective, les difficultés de la croissance se situaient au début, dans la période que les marxistes appellent : période de l'accumulation primitive. C'était la fameuse théorie du « take off » — démarrage — de Rostow, l'économiste américain, conseiller réactionnaire de la Maison Blanche. Tout au plus, pouvait-il y avoir ici ou là quelque goulot d'étranglement. L'avenir s'ouvrait largement. Aux techniciens et technocrates de prendre les décisions qui engagent ou plutôt ménagent cet avenir.

Technologie et croissance passaient pour complémentaires l'une de l'autre ; les ordinateurs garantissaient et parachevaient ce processus virtuellement harmonieux, et le gigantisme ne faisait peur à personne, ni celui des entreprises, ni celui des projets, ni celui des stratégies. Au contraire : le gigantisme séduisait, passait pour un critère d'avenir.

Or, voici qu'en très peu de temps, un changement extraordinaire s'est produit : un tableau plus que noir, un tableau tragique se déploie devant nous. Certains vont jusqu'à présenter un nouveau millénarisme. Les échéances s'accumulent ; elles ont une sorte de caractère cumulatif, de sorte que l'an 2000 ne verrait pas seulement la fin d'un monde, mais la fin du monde. Lorsque Stanley Kubrick intitulait son film « 2001 », c'est ce qu'il voulait dire. Passera-t-on le cap de l'an 2000 ? Une idéologie apocalyptique a remplacé en très peu de temps l'ancien optimisme. A tel point qu'on voit apparaître par-ci par-là des théories cycliques du temps ; une vision « catastrophale » remplace l'ancienne idéologie du temps historique, du progrès de l'histoire rationnelle, ayant un sens et une finalité évidents.

Énumérons rapidement les échéances. Ce qu'on appelle la pollution, l'environnement, n'est qu'un masque idéologique ; en particulier, le terme « environnement » n'a aucun sens précis ; c'est tout et ce n'est rien, la nature entière et les banlieues. La pollution, la crise de l'environnement, ne sont que la surface de phénomènes plus profonds, parmi lesquels le déchaînement d'une technologie incontrôlée ; le danger signalé par le rapport maintenant fameux du M.I.T. (Massachussetts Institute of Technology), c'est l'épuisement des ressources en fonction de la technologie incontrôlée et de la démographie galopante.

On a vu surgir des concepts singuliers. par exemple : la soft-technology, technologie qui ne brutaliserait pas la nature. l'artisanat technologique. On a vu apparaître le « shrinkmanship » (art du rétrécissement), visant à réduire les dimensions des entreprises, à obtenir la miniaturisation, surtout celle des risques. Le gigantisme était la marque d'un esprit d'entreprise audacieux. Maintenant, c'est le contraire qui va prévaloir. Un projet pour être pris en considération, doit être petit et précis. C'est le lieu de rappeler que des savants éminents ont pris pour seul mot d'ordre, pour seul programme : « survivre ». Et on a pu lire dans le Monde récemment que les gauchistes ont peut-être tort, mais que les hippies ont raison : ils ont établi que la productivité ne fait pas la qualité de la vie...(...)

Si nous examinons maintenant le XIXème siècle finissant et le début du XXème, si nous essayons de décrire les résultats de cette poussée aveugle, nous pouvons dire à peu près ceci :

1 - Le monde de la marchandise se déploie, en liaison étroite avec l'accroissement de la productivité industrielle, et absorbe ce qu'il y avait avant lui ; le marché mondial se constitue.

2 - L'impérialisme, qui soumet par la force tout ce qui existe dans le monde aux exigences du marché et de la production capitaliste (matières premières, investissements de capitaux, etc.), s'ensuit.

3 - Un ensemble de contradictions en résulte, avec les crises cycliques dont Marx a fait la théorie, qui reviennent régulièrement et qui produisent notamment des conjonctures de guerre. Il ne faut jamais oublier que la première guerre mondiale correspond à une crise cyclique et que la montée du fascisme, puis la deuxième guerre mondiale, correspondent aussi à une grande crise cyclique. Les crises cycliques et les guerres ont le même résultat : liquider des excédents (de choses et d'hommes).

Un mélange curieux d'idéologies accompagne la poussée aveugle du capitalisme. Les idéologies se montrent déjà pluri ou multi-fonctionnelles. Elles cachent la réalité, c'est-à-dire le caractère brutal de la poussée économique, de l'expansion capitaliste. Elles comblent certains champs ou certains points aveugles particulièrement gênants et semblent même éclairer l'avenir. Elles dissimulent les contradictions, et même les font apparemment disparaître, masquant dans une large mesure leurs propres contradictions en tant qu'idéologies. Enfin, elles préparent le chemin de l'expansion, sans rapport apparent avec la croissance et le profit.

Troisièmement, à travers leurs propres difficultés, les bourgeoisies ont gagné un haut degré de conscience politique et d'habileté manoeuvrière. Elles sont assez habiles pour tenter d'absorber la pensée marxiste elle-même. Elles ont dès lors une stratégie encore capable d'offensive ; et c'est, après le fascisme, le néo-capitalisme, le néo-impérialisme. Dans cette stratégie, la croissance joue un rôle de plus en plus grand et d'ailleurs inédit : elle se base sur le marché intérieur, et de plus en plus. Cette stratégie est tout à fait délibérée dans un pays comme le Japon, ce qui explique les taux de croissance exceptionnels. Bien entendu, aucune bourgeoisie au pouvoir ne renonce à trouver ailleurs, dans les pays peu développés, des sources de main-d'oeuvre et de matières premières, des débouchés, des territoires d'investissement ; mais la croissance basée sur le marché intérieur joue un rôle déterminant. Dans ces conditions, cette croissance se connaît et se reconnaît elle-même ; elle se connaît et se reconnaît à la fois comme fin et moyen, fin et moyen se confondant, le moyen devenant but et fin. 

La croissance porte dès lors en elle sa propre idéologie. Il semble qu'il y ait une logique de la croissance, et sa stratégie se confond avec l'idéologie. La croissance se dit nécessaire, déterminée ; elle se prévoit mathématiquement. On en construit de multiples modèles. L'important, c'est ici de souligner que la croissance ainsi connue et reconnue cherche la cohérence ; d'où l'importance, à partir d'une certaine date, de cette notion et la venue d'un véritable fétichisme de la cohérence. La cohérence recherchée, c'est celle qui éliminerait de la pratique sociale toutes les contradictions. Le curieux, l'étrange, c'est qu'alors la science devient idéologique, notamment l'économie politique. Qu'arrive-t-il ? On agit d'une manière tout à fait conséquente, on va jusqu'au bout pour maintenir la croissance. La destruction devient alors inhérente au capitalisme et cela sur toute la ligne. Pas seulement dans la violence déclarée, civile ou militaire. Pourtant on organise l'obsolescence des objets, c'est-à-dire que la durée des objets, des produits industriels, est abrégée volontairement.

La théorie de l'obsolescence donne lieu à des calculs mathématiques ; il y a une démographie des objets qui chiffre l'espérance de vie de n'importe quel produit et le marché s'organise en fonction de l'espérance de vie des objets. Toutes les « espérances » sont calculées, et pour tout objet : automobile (deux ou trois ans), salle de bains (une dizaine d'années). La science est affectée d'un caractère de mort ; elle calcule la mort des choses et la mort des hommes, sur le modèle des tables dont se servent les compagnies d'assurance. Toutes les données du capitalisme fonctionnent sur des tables de mortalité. C'est un élément essentiel du système.

L'usure morale des machines est expressément voulue ; l'outillage est remplacé avant d'être matériellement usé ; il y a détérioration intense du capital fixe, attribuée au progrès technique, et c'est précisément une fonction du progrès technique que de détruire du capital fixe, sans compter bien entendu les destructions des guerres, la destruction de la nature elle-même. Cela, l'idéologie de la croissance le masque avec soin et elle peut le masquer : l'élément négatif n'est plus en dehors du capitalisme. il est dans son propre sein.

Pendant la même période, l'armement entre dans la production pour la croissance. La paix cesse de se distinguer de la guerre. Insidieux ou brutal, le torrent de la production pour la production avance. Le négatif ? Il n'est plus, disons-nous, hors du processus, dans ses arrêts, ses crises. Il est en lui, la destruction devenant inhérente à la production, immanente. Ce qui la dissimule et laisse croire à l'absence de crise !



2 - Les intellectuels ont admis, accepté la situation nouvelle en lui Cherchant un nom ; d'où les dénominations diverses déjà mentionnées : société technicienne, société de consommation, société de loisirs (la pire des mystifications). Leur critique devint alors moralisante et esthétique. Elle a cessé de porter sur l'essentiel ; elle a porté sur la laideur, la méchanceté, la pauvreté...

3 - Le plus grave peut-être, sur ce point précis, ce fut, c'est la rationalisation et la systématisation, en la faisant apparaître à la fois comme motivée, suivant certains schémas de causalité, et comme close. C'est là où j'incrimine la pensée et les ouvrages de H. Marcuse. Sa théorisation est celle du fait accompli. La mise en forme théorique opérée par Marcuse part du rôle de la connaissance dans la croissance capitaliste ; il l'analyse correctement en se bornant au capitalisme américain ; il reste entendu pour lui que la cohérence est atteinte ; il montre à l'ouvre une rationalité immanente, ravageuse mais efficace, qui réussit à rendre « l'homme » unidimensionnel, et qui ferme le système.

La capacité intégrative du savoir parvient d'après lui à priver simultanément la bourgeoisie et la classe ouvrière de tout rôle historique, de toute possibilité de transformation (qualitative). Face à face, elles se neutralisent, toute opposition entre la vie publique et la vie privée, les besoins individuels et les besoins sociaux tombant en raison du progrès technologique. Le « positif » triomphe du négatif. Le « système omniprésent » qui stabilise la société entière surclasse le mode de production capitaliste mais en même temps l'achève, mises à part quelques fissures par lesquelles fusent les protestations des désespérés. Au lieu de montrer des failles au sein de cette cohérence, des lacunes destinées à s'agrandir, Marcuse a insisté sur la logique interne, venue de l'application du savoir à la pratique sociale du capitalisme. Dans ces conditions, si les centres capitalistes sont solides, puissants, logiques et destinés à croître, d'où peut venir une contre-offensive ? Ou bien elle n'aura pas lieu, ou bien elle viendra des périphéries !

D'autre part, un phénomène très étrange apparaît et se confirme : tous les politiques, dans tous les régimes, se prononcent sans réserve pour la croissance. Avec des raisons diverses selon les régions et les idéologies, mais toujours bonnes. Je ne veux pas ici parler de tous ceux qui s'intéressent à la politique, mais des hommes qui sont dans les institutions, celles du pouvoir. Évidemment, les raisons que l'on peut donner pour maintenir la croissance ne sont pas les mêmes dans les pays dits mal développés, autrefois ou encore dépendants, et les grands pays industriels. Les raisons données par les politiques dans les pays dépendants sont certainement « meilleures ». Il n'en reste pas moins que la quasi-totalité des politiques se prononce pour la croissance dans les pays qu'ils contrôlent, en refusant de tenir compte des graves implications et conséquences ! D'où une situation à propos de laquelle le mot « paradoxe » est faible.

Certains groupes dits « gauchistes » casseraient volontiers la croissance. risquant le retour à l'archaïque et la dislocation de la totalité sociale, et cela en continuant à miser sur les seules périphéries. Quant au mouvement communiste et socialiste, il a toujours misé sur le global, sur le central. Conservateur à sa manière, ce mouvement se propose de maintenir la croissance et se dit seul habilité à la maintenir. En somme, socialistes et communistes, en- Europe, proposent seulement de prendre le relais de la bourgeoisie dans la croissance, bien qu'ils divergent sur les modalités d'exécution. Pour eux, la critique de la croissance ne représente qu'un malthusianisme généralisé (à tous points de vue : démographique, technologique, économique).

Quant à la bourgeoisie et au capitalisme, ils flottent, comme on sait entre l'euphorie et le nihilisme : ils pressentent les difficultés de la croissance indéfinie pour les avoir expérimentées ; ils promettent qu'ils maintiendront la croissance mais sans confiance dans l'avenir. Leurs sautes d'humeur sont continues.

À travers la problématique de la croissance, ce sont donc des idéologies nouvelles qui s'affrontent. En essayant d'écarter le voile des idéologies, on peut cependant affirmer que la croissance indéfinie est impossible et que cette thèse, celle de sa poursuite indéfinie, est elle-même une idéologie. S'il se vérifie qu'une crise globale menace les centres, la situation pratique et théorique donne tort à ces courants qu'on appelle « gauchistes » alors qu'ils ont raison de dénoncer les méfaits de la croissance et de son idéologie. Dans ces conditions peut-il s'agir seulement de prendre la relève de la bourgeoisie pour retrouver les mêmes problèmes ? Non. Il faut trouver autre chose. On peut proposer

1 - une stratégie qui rassemblerait les éléments périphériques avec ceux des centres en difficulté, c'est-à-dire avec les éléments de la classe ouvrière qui se délivreront de l'idéologie de la croissance ;

2 - une orientation de la croissance vers les besoins spécifiquement sociaux et non plus vers les besoins individuels, orientation qui impliquerait la limitation progressive de cette croissance et qui éviterait soit de la casser brutalement, soit de la prolonger indéfiniment. On sait par ailleurs que ces besoins sociaux qui, d'après Marx, définissent un *mode de production socialiste, sont de plus en plus urbains et relatifs à la production ainsi qu'à la gestion de l'espace.

3 - un projet complet et détaillé portant sur l'organisation de la vie et de l'espace en y faisant la plus large part à l'autogestion, mais en sachant que l'autogestion pose autant de problèmes qu'elle en résout.

Un tel projet global, voie plutôt que programme, que plan ou modèle, porte sur la vie collective et ne peut être qu'œuvre collective, simultanément pratique et théorie. il ne peut dépendre ni d'un parti, ni d'un « bloc » politique, mais ne peut s'attacher qu'à un ensemble, diversifié, qualitatif, de mouvements, de revendications, d'actions.

Conférence prononcée à Alger, le 17 mai 1972

mercredi 21 septembre 2016

PLINE L'ANCIEN HISTOIRE NATURELLE. TOME SECOND. LIVRE XXXIII " TRAITANT DES MÉTAUX." ( 77 )



Et de fait c'est à sa superficie qu'elle produit les substances médicinales, comme les céréales, prodigue et facile pour tout ce qui nous est utile.




Les substances qu'elle a cachées dans ses profondeurs, qui ne sont pas produites avec rapidité, voilà ce qui nous pousse, voilà ce qui nous conduit dans les régions infernales. En se laissant aller à l'imagination, que l'on calcule combien il faudra de siècles pour mettre fin à ces travaux qui l'épuisent, et jusqu'où pénétrera notre cupidité ! 

Nous allons parler maintenant des métaux, la richesse par excellence, et le signe de la valeur des choses. L'industrie, pour divers motifs, fouille le sein de la terre. Ici elle creuse pour satisfaire l'avarice, et va chercher l'or, l'argent, l'électrum, le cuivre ; là, pour satisfaire le luxe, elle poursuit les pierres précieuses employées à décorer les murailles ou à parer les mains ; ailleurs, elle sert un courage furieux en extrayant le fer, plus à gré que l'or même au milieu de la guerre et du carnage. 

Nous suivons toutes les veines de la terre, et, vivant sur les excavations que nous avons faites, nous nous étonnons que parfois elle s'entr'ouvre ou qu'elle tremble ! comme si l'indignation ne suffisait pour arracher de pareils châtiments à cette mère sacrée ! 

Nous pénétrons dans ses entrailles, nous cherchons des richesses dans le séjour des mânes : ne semble-t-il pas qu'elle ne soit ni assez bienfaisante ni assez féconde là où nos pieds la foulent ? Et ce n'est guère pour aller chercher des remèdes que nous entreprenons ces travaux. Quel est en effet celui qui dans de pareilles fouilles s'est proposé la médecine pour but ? 

Et de fait c'est à sa superficie qu'elle produit les substances médicinales, comme les céréales, prodigue et facile pour tout ce qui nous est utile. Les substances qu'elle a cachées dans ses profondeurs, qui ne sont pas produites avec rapidité, voilà ce qui nous pousse, voilà ce qui nous conduit dans les régions infernales. En se laissant aller à l'imagination, que l'on calcule combien il faudra de siècles pour mettre fin à ces travaux qui l'épuisent, et jusqu'où pénétrera notre cupidité ! 

Combien notre vie serait innocente, combien heureuse, combien même voluptueuse, si nous ne désirions que ce qui se trouve à la surface de la terre, en un mot, que ce qui est à notre portée !

http://remacle.org/bloodwolf/erudits/plineancien/livre33.htm
Quelle est la différence entre un optimiste et un pessimiste ?

L'optimiste pense que l'on vit dans le meilleur des mondes possibles.
Le pessimiste pense que malheureusement c'est vrai.