dimanche 15 octobre 2017

" Nothing to hide / Rien à cacher " par Marc Meillassoux et Mihaela Gladovic

Grâce à la collecte de nos données numériques, les agences de renseignement disposent aujourd'hui d'un accès quasi-total à notre intimité. "Nothing to Hide" propose, en évitant l'écueil de la paranoïa, une prise de conscience des enjeux de la surveillance de masse et des moyens dont chacun dispose pour s'y soustraire.





Comment est né le désir de faire un documentaire sur la surveillance de masse? 
Marc Meillassoux – A la base, je suis plutôt journaliste spécialisé en économie, et j’écrivais sur l’économie du digital. J'ai rencontré Mihaela Gladovic, avec qui j’ai lancé le projet du film, et nous avons tous deux commencé à aller à des conférences sur la gestion des données privées et à des Cryptoparties. Les Cryptoparties sont des réunions libres et gratuites où les gens viennent avec leur téléphone portable et leur ordinateur et apprennent à protéger leurs données eux-mêmes. Et puis cela faisait longtemps que je m'intéressais aux théoriciens du panoptique (procédé à la base utilisé dans l'architecture carcérale qui consiste à construire un point de vue où il est possible de tout voir de l'intérieur – ndlr) comme Bentham et Foucault et aux écrits de Deleuze sur les sociétés de contrôle. Au moment des révélations Snowden, je me sentais incapable de réagir en raison de mon niveau en informatique. Mais après avoir comblé notre retard en fréquentant les Cryptoparties et la scène hacktiviste de Berlin, nous avons décidé de nous lancer dans ce documentaire. 
Le film montre que l'état d'urgence et la surveillance de masse sont aussi bien utilisés pour lutter contre le terrorisme que contre le militantisme écologique et politique. Penses-tu qu'un tel climat de contrôle de la population arrange les gouvernements ? 
C'est une question compliquée car il y a toujours le risque de verser dans la paranoïa et le complotisme. Cela fait six fois que l'état d'urgence est prolongé et ça pourrait durer car le gouvernement le renouvelle aussi pour se couvrir devant l’opinion en cas de nouvel attentat. Ce qui est sûr, c'est que l'état d'urgence donne des outils sans précédent pour contrôler et neutraliser toutes sortes d’activistes. Durant la COP 21, on a ainsi vu que les services de renseignements français utilisaient ces outils pour dresser des profils de militants qui n‘avaient jamais rien fait d'illégal mais qui, pour reprendre le terme de leur "note blanche" : "représentent une menace pour les institutions de l'Etat". C’est le cas montré dans le film où Joël Domenjoud a fait l'objet d'une surveillance physique et numérique et a été assigné à résidence simplement pour avoir participé à des manifestations de militants écolo.  
On pourrait déjouer cette surveillance en n'ayant pas de téléphone portable et en refusant de s'identifier devant un ordinateur mais le documentaire montre qu'il existe d'autres moyens moins radicaux.
Oui, je travaille d'ailleurs actuellement sur un second documentaire qui s'intéresse aux différentes formes de disparitions numériques. Même s'il est très difficile de se protéger contre la NSA, on peut assez facilement effacer certaines traces vis-à-vis de la surveillance privée, comme celle exercée par Google, en utilisant des moteurs de recherche comme DuckDuckGo ou le navigateur anonyme Tor, en utilisant des logiciels libres comme Linux ou en utilisant une messagerie instantanée comme Signal. Il y a différents niveaux de protection et il n'est pas nécessaire d'aller au stade le plus extrême pour avoir une utilisation d'internet qui soit satisfaisante. Pour estimer les traces que chacun laisse derrière soi sur internet, il existe par ailleurs un site qui s'appelle Myshadow.orgJ’essaie personnellement de ne pas prendre ça comme une paranoïa mais plutôt comme une forme de jeu, de challenge : comment laisser le moins de trace possible.


http://www.lesinrocks.com/2017/09/09/cinema/nothing-hide-pourquoi-ce-docu-sur-la-surveillance-de-masse-nous-concerne-t-il-tous-11983255/

samedi 7 octobre 2017

" L’effondrement global est-il imminent ? " Par Graham Turner

Le scénario BAU (scénario standard) de LTG, lignes en pointillés, comparé aux données historiques de 1970 à 2010 (lignes continues) — pour les variables démographiques: population, taux brut de natalité, taux brut de mortalité; pour les variables économiques: production industrielle per capita, nourriture per capita, services per capita (Courbe supérieure: électricité p.c.; courbes inférieures: taux d’alphabétisation des adultes et des jeunes [la courbe de données la plus basse]); pour les variables environnementales: pollution mondiale persistante, proportion des ressources non-renouvelables restantes (la courbe la plus haute utilise une limite supérieure de 150,000 EJ pour les ressources ultimes d’énergie; la courbe inférieure utilise une limite inférieure de 60,000 EJ [Turner 2008]).

En dépit du fait que LTG devint un best-seller dès sa publication, le travail fut ensuite largement relégué dans la « poubelle de l’histoire » par de nombreuses critiques (par exemple, Lomborg et Rubin, 2002). Ces critiques ont perpétué le mythe public selon lequel LTG s’était trompé, et disaient que LTG avait prévu que l’effondrement surviendrait bien avant les années 2000, alors que tel n’était absolument pas le cas. Ugo Bardi, dans « Les limites de la croissance revisitées » (2011), détaille de façon exhaustive les divers efforts qui furent entrepris pour discréditer l’étude LTG. 

Le scénario « modèle standard » (business-as-usual ou BAU) des « Limites de la croissance » (« Limits To Growth », LTG), produit il a environ quarante ans, correspond bien avec les données historiques qui ont été mises à jour pour cet article. Le scénario BAU produit un effondrement de l’économie mondiale et de l’environnement (avec des niveaux de vie qui chutent dramatiquement plus vite que ce qu’ils progressèrent historiquement car les fonctions économiques normales cessent de fonctionner), entrainant une chute importante de la population mondiale. Bien que la baisse de la population modélisée survienne après environ 2030 —avec une augmentation des taux de mortalité à partir de 2020, inversant les tendances contemporaines— le début généralisé de l’effondrement apparait vers 2015 quand la production industrielle per capita commence un déclin rapide. 

Compte tenu de cette synchronisation imminente, une autre question que pose cet article est de savoir si les difficultés économiques de la crise financière mondiale sont potentiellement liées aux mécanismes de disruption mis en avant par le scénario BAU des « Limites de la croissance ». En particulier, les problèmes contemporains sur le pic pétrolier et l’analyse de l’énergie nette, ou rapport entre l’énergie produite et l’énergie investie, vont dans le sens de la modélisation des contraintes de ressources qui sous-tendent l’effondrement dans les « Limites de la croissance ».  

Vérification des « limites de la croissance »

Avec plus de quarante ans de recul disponible depuis la publication des limites de la croissance (LTG ; Meadows et al., 1972, Meadows et al., 1974), il est opportun d’examiner la façon dont la société a suivi le chemin dessiné par cette modélisation révolutionnaire de divers scénarii, et d’examiner si l’économie mondiale et la population sont sur le chemin de l’effondrement ou de la soutenabilité. (...)

En dépit du fait que LTG devint un best-seller dès sa publication, le travail fut ensuite largement relégué dans la « poubelle de l’histoire » par de nombreuses critiques (par exemple, Lomborg et Rubin, 2002). Ces critiques ont perpétué le mythe public selon lequel LTG s’était trompé, et disaient que LTG avait prévu que l’effondrement surviendrait bien avant les années 2000, alors que tel n’était absolument pas le cas. Ugo Bardi, dans « Les limites de la croissance revisitées » (2011), détaille de façon exhaustive les divers efforts qui furent entrepris pour discréditer l’étude LTG. (...)

Durant la dernière décennie, cependant, il y a eu une sorte d’attention et de compréhension renouvelée à l’égard de LTG. Très récemment, Randers (2012a) —un des co-auteurs de LTG— a publié une prévision de la situation mondiale en 2052, et renouvelé les enseignements de la publication originale (Randers 2012b). Un renversement dans le débat a eu lieu en 2000 quand le spécialiste de l’énergie Simmons (2000) a émis l’idée que le modèle était plus précis que la perception qu’on en avait généralement. D’autres auteurs ont émis des évaluations plus complètes des conclusions du modèle (Hall and Day, 2009, Turner, 2008) ; en effet, mon précédent travail montrait que trente ans de données historiques s’alignaient très bien avec les conclusions du « scénario standard » de LTG. Le modèle standard incarne les pratiques économiques et sociales « business-as-usual » (BAU) de la période historique qui servit de calibrage au modèle (1900 à 1970), avec le scénario modélisé à partir de 1970. (...)

Jusqu’à ce que la base de ressources non renouvelables soit réduite à environ 50% du niveau initial ou final, le modèle World3 supposait que seule une faible part du capital (5%) est allouée au secteur de l’extraction des ressources, simulant un accès à des ressources aisément extractibles ou de haute qualité, ainsi qu’à l’amélioration de l’efficacité des techniques d’investigation et d’extraction.
Cependant, lorsque les ressources tombent en dessous du niveau de 50% du stock (moment de la déplétion NDT) au début du 21ème siècle tel que simulé par le modèle, et qu’elles deviennent plus difficiles à extraire et transformer, le capital nécessaire commence à augmenter. Par exemple, à 30% du stock initial de ressource, la proportion du capital total alloué au secteur de l’extraction atteint 50%, et elle continue à augmenter au fur et à mesure que la ressource s’épuise (indiqué dans Meadows et al., 1974).
Avec une part significative du capital qui va vers l’extraction des ressources, il n’y a plus suffisamment de capital disponible pour remplacer entièrement l’obsolescence des machines et du capital dans le secteur industriel lui-même. Par conséquent, malgré une activité industrielle accrue essayant de satisfaire les multiples demandes de tous les secteurs et de la population, la production industrielle réelle (per capita) commence à chuter précipitamment à partir de 2015, alors que la pollution générée par l’activité industrielle continue de croître. La réduction des apports de l’industrie à l’agriculture, combinée aux impacts de la pollution sur les terres agricoles, conduit à une chute des rendements agricoles et de la nourriture produite par habitant. (...)
La population mondiale chute alors, d’environ un demi-milliard d’individus par décennie, à partir de 2030 environ. Après l’effondrement, le résultat du modèle World3 pour le BAU (fig. 1) montre que le niveau de vie moyen de la population totale (richesse matérielle, nourriture et services per capita reflétant essentiellement les conditions de type OCDE) ressemble à celui observé au début du 20ème siècle. Les implications du scénario BAU sont sévères : la fig. 1 illustre l’effondrement global du système économique et de la population. Cet effondrement est essentiellement causé par les contraintes sur les ressources (Meadows et al., 1972), suivant la dynamique et les interactions décrites ci-dessus.
La dynamique étalonnée reflète les réponses observées dans l’économie à des changements de niveau d’abondance ou de rareté (Meadows et al., 1972), rendant superflu la modélisation des prix comme canal de communication des réponses économiques.[1]
[1] Un point particulièrement important réside dans le fait que l’offre de pétrole, d’abord élastique à la demande, devient inélastique, ce qui produit des bouleversements économiques (Murray et King, 2012, Murray et Hansen, 2013), discutés en détail dans les dernières sections.

Le scénario « business As Usual » de LTG suit la réalité


Après quarante années écoulées depuis la modélisation initiale de LTG, il est opportun d’examiner à quel point les scénarii reflètent la réalité. Dans cette partie, nous présentons une comparaison graphique des données historiques avec le scénario BAU décrit ci-dessous (Fig. 1). Il est évident en observant la figure 1 que les données correspondent fortement avec le scénario BAU (pour la plupart des variables); alors que les données ne correspondent pas avec les deux autres scénarii (Turner, 2012, Turner, 2008). (...)

Evolution du monde réel – pic pétrolier

 Taux de production de pétrole : réel et projeté ; dérivé de LTG ; et courbe « selon Hubbert » basée sur une fonction logistique – toutes normalisées pour correspondre à la ressource totale (c’est-à-dire l’aire sous les courbes).

La vision optimiste exprimée récemment est qu’il y pourrait y avoir une nouvelle surabondance de pétrole et de gaz. A première vue, cela semble contredire la contrainte de ressources qui sous-tend l’effondrement dans le scénario BAU de LTG. Mais les protagonistes de cette surabondance de pétrole et de gaz n’ont pas compris un point crucial. Ils ont confondu un stock et un flux. Le point clé, comme le souligne le modèle LTG, est la vitesse à laquelle la ressource peut être fournie, c’est-à-dire le flux, et les besoins associés en machines, énergie et autres intrants pour pouvoir obtenir ce flux. La recherche contemporaine sur l’énergie nécessaire pour extraire et fournir une unité d’énergie à partir du pétrole montre que les intrants ont augmenté de presque un ordre de grandeur. Peu importe la taille du stock de ressources si elles ne peuvent pas être extraites assez rapidement, ou si d’autres ressources nécessaires par ailleurs dans l’économie sont consommées pendant l’extraction. Les optimistes du pétrole et du gaz notent que l’extraction de carburants non conventionnels n’est économiquement rentable qu’au voisinage de 70 US$ le baril. Ils reconnaissent par là-même que l’époque du pétrole bon marché est révolue, apparemment sans se rendre compte que les carburants chers sont un signe de contraintes sur les taux d’extraction et les intrants nécessaires. Ce sont ces contraintes qui conduisent à l’effondrement dans le scénario BAU de LTG. (...)

Dans la littérature sur le pic pétrolier, la mesure pertinente du coût d’opportunité est le retour d’énergie par rapport à l’investissement (EROI) qui correspond à l’énergie nette disponible après avoir retranché l’énergie utilisée à extraire la ressource (Heun et de Wit, 2012, Dale et al., 2011, Heinberg, 2009, Murphy et Hall, 2011). L’EROI est défini comme le rapport entre l’énergie brute produite, TEProd, et l’énergie investie pour obtenir l’énergie produite, ERes. (...)


L’effondrement est retardé de 20 ans, mais est pire (c’est-à-dire en « falaise de Sénèque »), du fait d’une efficacité accrue dans l’accès aux ressources non conventionnelles.

Malheureusement, les preuves scientifiques des graves problèmes environnementaux ou de ressources naturelles se sont heurtées à une forte résistance de la part de forces sociétales puissantes, comme le démontre clairement la longue histoire de LTG ou les oppositions aux initiatives internationales des Nations Unies sur les questions environnementales/de changement climatique. Non sans ironie, la confirmation apparente par cet article du scénario BAU du modèle LTG implique que l’attention des scientifiques et du public pour le changement climatique, quoique d’importance cruciale en elle-même, pourrait avoir été défavorablement détournée du problème des contraintes de ressources, particulièrement celle de l’approvisionnement en pétrole. En effet, si l’effondrement global se produit conformément au scénario LTG, alors les impacts de la pollution se résoudront naturellement – quoique pas dans un sens idéal !

 Une des leçons difficiles des scénario de LTG est que les questions environnementales mondiales sont généralement étroitement liées et ne devraient pas être traitées comme des problèmes séparés. Une autre leçon est l’importance de la prise de mesures préventives bien avant que les problèmes ne s’enracinent. Malheureusement, la correspondance des tendances des données avec la dynamique de LTG indique que les premiers stades de l’effondrement pourraient survenir d’ici une décennie, ou pourraient même être déjà en cours. Cela suggère, dans une perspective rationnelle basée sur le risque probable, que nous avons gaspillé les dernières décennies, et que se préparer à un effondrement mondial pourrait être encore plus important que de chercher à éviter l’effondrement. (...)



vendredi 6 octobre 2017

" Le renseignement militaire et les «petits pédés» de 4chan "

Qualifié de «poubelle du web», le forum 4chan est également connu pour être le plus prolixe générateur de mèmes mais aussi pour ses «fake news». L'une d'entre elles, délirante et conspirationniste, a pourtant été reprise, au premier degré, par le service de renseignement militaire français en charge du contre-espionnage et l'un des experts «cyber» de la gendarmerie nationale.


Comment appréhender tout ce qu'il se passe sur internet? La direction du renseignement et de la sécurité de la défense (DRSD, ex-DPSD), le service de renseignement et de «contre-ingérence» du ministère de la Défense, est chargée de «s'opposer à toute menace pouvant prendre la forme d'activités de terrorisme, d'espionnage, de subversion, de sabotage ou de crime organisé». Pour se faire, en décembre dernier, la lettre d'information de sa direction de la Sécurité Économique à Paris (DSEZP) –chargée de conseiller les industriels de la défense en matière de «protection physique ou informatique»– décidait donc de préciser ce qu'est «le cyberespace, terme polymorphe qui mérite (...) un éclaircissement pour mieux permettre d’en cerner les enjeux».
«Le Web tel que nous le connaissons généralement désigne la partie de la toile accessible en ligne et indexé par les moteurs de recherche courants», explique la DRSD, qui détaille néanmoins qu'«il est admis que ce web surfacique», présenté comme la «parte visible de Internet» (sic), «représente environ 4% des données»:
«Les 96% restant communément appelés web profond ou deepweb, désignent la toile accessible en ligne, mais non-indexée par les moteurs de recherche classiques.»
A en croire la DRSD, le Web serait composé de cinq «niveaux», à commencer par le «web commun» (niveau 1), composé des pages YouTube, Facebook, Google, Wikipedia «et d'autres sites célèbres ou facilement accessibles donc indexés», mais qu'en creusant plus profond, on peut aussi accéder aux:
– «niveau 2: web de surface» (niveau 2), qui «contient des sites internet "sombres" tels que Reddit, les services d’adresses e-mail temporaires (...) les hébergements de web, les bases de données MYSQL, etc.».... Sans que l'on comprenne bien ce pourquoi le site communautaire américain Reddit, 21e site le plus visité au monde d'après le classement Alexa, non plus que les hébergeurs en général, ou MySQL en particulier (le 2e système de gestion de bases de données le plus utilisé au monde) pourraient être qualifiés de «sombres»;
– «niveau 3: web des téléchargements», où l'on peut trouver des «sites “underground” mais toujours indexés, comme 4chan, Freehive, Hell bound, les téléchargements illégaux par Torrent, des résultats de recherche Google bloqués»... sans que l'on comprenne bien ce pourquoi 4chan y côtoie FreeHive (qui a certes diffusé nombre de textes relatifs aux drogues, explosifs et OVNIs, mais qui ne fut actif que de 2012 à 2014) et Hell Bound (un documentaire, sorti en 2012, qui s'interroge sur l'existence de l'enfer);
– «niveau 4: web profond ou deepweb», qualifié d'«instructif» (sic), où l'on trouverait «des forums en tout genre et de tout type: drogue, films ou livres interdits, codes sources de virus, discussions entre hackers», et opportunément illustré par un «hacker» caché sous sa capuche avec un fond vert à la Matrix, dans la plus parfaite tradition des risibles caricatures de hackers;
– «niveau 5: web profond» (bis), «strictement anonyme et particulièrement difficile à tracer (mais pas impossible)», et composé de «sites de ventes de drogues, d’armements, d’êtres humains, des sites pédopornographiques, des groupes de pirates (anonymous, lizard squadsyrianelectronicarmy, etc.) et pour finir des groupes terroristes comme Daesh», mais illustré par... le masque d'Anonymous. (...)




«Former des citoyens numériquement responsables»

En janvier, la revue de la gendarmerie nationale remettait ça: un article de huit pages intitulé «Former des citoyens numériquement responsables» reprenait en effet mot pour mot la liste de «sites “underground” mais toujours indexés, comme 4chan, Freehive, Hell bound» mentionnée dans la lettre d'information de la DRSD et auxquels on pourrait, tout comme aux «résultats de recherche Google bloqués», accéder via «les profondeurs du Web», mais également que «les nouvelles pratiques numériques (y) sont parfois risquées»:
«Il conviendra ainsi de faire distinguer aux praticiens non avertis que le Web surfacique n’est pas le Dark Web, ni le Bergie Web qui correspond à la dernière étape librement accessible de l’Internet et encore moins le Marianas Web accessible à l’aide de l’informatique quantique.»
Les «praticiens non avertis» seront heureux d'apprendre que, si l'informatique quantique est un domaine de recherche effectivement très prometteur, la sortie du tout premier ordinateur quantique commercialement disponible n'a été annoncée que fin janvier dernier, et donc après la publication de cet article, mais également qu'il vaut la bagatelle de quinze millions de dollars. (...)

Ni la DRSD ni la revue de la gendarmerie nationale ne mentionnaient la source de leur approche particulièrement anxiogène du Web. Pour autant, une recherche sur leur liste des «sites "underground" mais toujours indexés» révèle qu'ils l'ont tous deux copiés-collés d'un billet intitulé «Le Marianas Web et les autres niveaux du Darknet / web profond», publié en 2014 par un étudiant en informatique marocain de 19 ans sur son blog parlonsgeek.com afin, notamment, d'y promouvoir PotooVPN, le tunnel sécurisé censé protéger la vie privée de ses utilisateurs et dont il est par ailleurs le «co-fondateur et CEO», lit-on sur son profil Facebook.
La DRSD et la gendarmerie n'en avaient pas moins édulcoré leurs copiés-collés. La DRSD avait ainsi qualifié le «Bergie Web» de «web de téléchargements», tout en omettant soigneusement de préciser le fait que, d'après le blogueur, on pouvait aussi y trouver des «informations que tout le monde ignore car elles sont trop profondes pour être divulguées par des sources habituelles» comme, et par exemple, «les expériences de la deuxième guerre mondiale, et même l’emplacement de l’Atlantide» (sic).
La revue de la gendarmerie nationale omettait de même de préciser que ledit blogueur définissait aussi l'informatique quantique comme «quelque chose dont le nom est «falcighol dérivation polymère» (resic), ou encore qu'il existe, et au-delà dudit «Marianas Web», trois autres «couches (6, 7, 8): les niveaux 6 et 7 ne sont que des conneries. Le huitième, et le dernier niveau, est celui qui intéresse la plupart des gens», et pour cause:
«Le niveau 8 du web est censé contrôler l’ensemble d’Internet. C’est apparemment une anomalie découverte dans les années 2000. Il est complètement insensible, mais envoi des signaux directement dans les ordinateurs du monde entier, ce qui lui permet de contrôler Internet, mais cela dépend du hasard. Personne ne semble avoir le contrôle. D’après ce qu’on dit, une organisation / gouvernement secret détient le contrôle sur ce niveau, mais on ne sait pas. Apparemment, vous devez résoudre un simple puzzle… verrouillage des fonctions de niveau 17 niveau quantique TR001. Il s’agit essentiellement de l’informatique quantique le plus avancé, totalement impossible à résoudre avec nos ordinateurs. Vous avez besoin d’une technologie profonde que personne ne possède.»
Aussi improbable que cela puisse être, au vu de l'énormité de tels propos, ce passage figure, mot pour mot (.pdf), dans l'une des trois conférences où Jean-Paul Pinte, l'auteur de l'article de la revue de la gendarmerie nationale, a évoqué le «Marianas Web» –sans que jamais il ne mentionne sa source. (...)

De fait, le blogueur geek ne mentionnait pas, lui non plus, la source de sa vision conspirationniste et délirante du «Web profond». Mais RationalWiki, un site qui s'est donné pour vocation de documenter (et contrecarrer) la pseudo-science, en a retracé l'origine: c'est une (dés)infographie mise en ligne en 2011 et qui définissait, point par point, les soi-disant «niveaux» du web que la DRSD et la gendarmerie ont donc... copié-collé.
En guise de conclusion, elle allait jusqu'à préciser que, si d'aventure vous parveniez, grâce au mystérieux «falcighol dérivation polymère», à résoudre les problèmes de mécanique quantique requis pour atteindre le «Marianas Web»: «Le jour où vous y parviendrez sera le jour où l'OP ne sera plus un pédé.» (The day you get here, is the day OP is no longer a faggot, en anglais).



Or, sur les forums de discussion, OP signifie «Original Poster» et désigne l'auteur du premier message posté sur un sujet particulier. Sur 4chan«repaire de trolls» dont certains sont persuadés d'avoir fait élire Donald Trump«OP is a Faggot» est plus qu'une insulte: un signe de reconnaissance que seuls les praticiens avertis comprennent, mais également un mème. (...)

Une simple traduction des termes employés aurait pourtant dû susciter quelques doutes sur une telle classification. Car si «Marianas Web» fait clairement référence à la fosse des Mariannes (Marianas Trench en anglais, le point considéré comme le plus profond de la croûte terrestre), «Bergie Web», par contre, pourrait se traduire par la «toile des clodos», Bergie étant un terme d'argot sud-africain utilisé pour désigner des sans-abris édentés, vulgaires et alcooliques.

Un «tendanceur, éveilleur de consciences»



Jean-Paul Pinte avait reçu une mention très honorable avec félicitations du jury pour sa thèse consacrée à «La veille informationnelle en éducation pour répondre au défi de la société de la connaissance au XXIe siècle», et se définit comme un «spécialiste de la fouille de données (...) qu’il enseigne dans plusieurs masters en France et à l’étranger», ce qui lui vaut parfois d'être qualifié de «tendanceur» ou d'«éveilleur de consciences». Mais il a depuis effacé la recension du billet sur le «Marianas Web» de parlonsgeek.com qu'il avait faite sur son blog en avril 2016... mais pas le tweet où il en avait parlé (que j'ai donc archivé).
Jean-Paul Pinte est présenté, dans la revue de la gendarmerie, comme (attention, c'est long) un «docteur en Information scientifique et technique, Cyber-criminologue, expert scientifique au Conseil supérieur de la formation et de la recherche stratégiques (CSFRS), membre expert de l’Association Internationale de Lutte Contre la Cybercriminalité (AILCC), de l’Académie de l’Intelligence économique et du FIC (Forum International de cybercriminalité), titulaire d’un certificat en management des risques criminels et terroristes des entreprises délivré par l'EDHEC et l'INHESJ»... 
Jean-Paul Pinte est également membre de la réserve citoyenne de cyberdéfense (RCC), «constituée de volontaires agréés auprès d’autorités militaires en raison de leurs compétences (afin) de diffuser l’esprit de Défense et de contribuer au renforcement du lien entre les armées et la société civile». (...)

Si l'ANSSI (l'agence en charge de la cyberdéfense) et la direction technique de la DGSE (la NSA française) sont réputées pour leur expertise en la matière, cette affaire n'est qu'une énième illustration des biais cognitifs et clichés éculés régulièrement copiés-collés dès qu'il est question du «cyber». 



mardi 3 octobre 2017

" UNE NOTE DE LA DGSI RÉVÈLE QUE LE PARTI IMAGINAIRE SERAIT EN RÉALITÉ UN MOUVEMENT LITTÉRAIRE "




L’hypothèse policière est que la tendance post-exotique « regroupe l’ensemble des militants incarcérés du Parti Imaginaire dans une organisation cloisonnée et quasi-autonome qui leur permet de continuer leur activité littéraire subversive une fois emprisonnés, sans compromettre les activités de leurs complices n’ayant pas encore été appréhendés  ».



Adressée au « premier cercle » de décision de la DGSI, la note confidentielle prétend exposer, grâce à un témoignage anonyme inédit, obtenu par des voies non spécifiées, des éléments de contexte et d’identification nouveaux quant au "Parti Imaginaire". Il s’agit bien évidemment d’une construction policière ; et comme toute construction policière, elle repose sur une méthode fondamentalement paranoïaque, qui consiste à partir de ce qui existe et d’en extrapoler tout ce qui pourrait présenter un quelconque risque, afin de se préparer à répondre à toute menace possible. Il est donc difficile de distinguer ce qui est vrai de ce qui est faux, de séparer la réalité de la paranoïa. (...)

En préambule, ses rédacteurs annoncent en effet être en mesure, d’« établir définitivement la véritable nature du réseau « Parti Imaginaire », dont il existe de sérieuses raisons de penser qu’il représente la principale forme d’organisation des forces révolutionnaires européennes et américaines depuis l’effondrement du mouvement altermondialiste  ». La « nouvelle perspective » dont se targue l’intitulé de la note ne tarde donc pas à être formulée, certifiée par la parole d’un informateur dont l’identité ne sera malheureusement jamais révélée : 



Les rédacteurs de la note précisent ensuite que c’est justement en raison de sa nature littéraire, et non politique, sociale ou militante, que le Parti Imaginaire est parvenu jusqu’à présent à esquiver l’écrasement complet auquel sont habituellement vouées les forces révolutionnaires. « Ce mouvement littéraire, puisqu’il repose entre autres sur l’effacement de l’auteur, se compose principalement de textes : faire disparaître des activistes est chose courante, même en démocratie, mais depuis l’effondrement des totalitarismes, faire disparaître des livres est devenu difficile, surtout à l’ère d’Internet », déplorent ainsi les analystes de la DGSI. (...)



Non content de relever les occurrences avérées du terme « Parti Imaginaire », les analystes de la DGSI entendent démontrer l’existence d’un mouvement « d’emblée divisé en factions diverses sans connexions apparentes ». Expression probable de la partialité du témoin anonyme, la note insiste principalement sur deux ou trois tendances du Parti Imaginaire, qui en compte à l’évidence beaucoup plus : le mouvement réal-viscéraliste, la faction post-exotique notamment, ainsi que la revue Tiqqun, évidemment déjà bien connue des services de police. Mais la revue Tiqqunest relativement récente, alors que, autre point intéressant, la généalogie proposée par la DGSI commence réellement en 1975.

Selon la note, c’est cette année-là que la revue Les Lèvres Nues publie son dernier numéro, et qu’en réaction se forme à Mexico, sous influence française, le mouvement poétique réal-viscéraliste, ou réaliste viscéral, ou infraréaliste, bref, une bande de jeunes poètes d’avant-garde. Ils se font un nom grâce à la publication de la fameuse revue Lee Harvey Oswald, « dont le titre à lui seul atteste des velléités subversives voire terroristes du Parti Imaginaire  » (toujours selon la DGSI), Lee Harvey Oswald étant, comme chacun sait, l’assassin présumé du président Kennedy. (...)

 C’est également en 1975 qu’un groupe de militants politiques russes et européens sont incarcérés et rejoignent le Parti Imaginaire (ou bien l’avaient déjà rejoint) et se lancent dans la construction de la tendance post-exotique du Parti, c’est-à-dire sa tendance carcérale. Comme preuve rétroactive de l’appartenance originelle du post-exotisme au Parti Imaginaire, les policiers mettent en parallèle deux lignes de Tiqqun (« Le Parti Imaginaire revendique la totalité de ce qui en pensées, en paroles ou en actes conspire à la destruction de l’ordre présent ») avec ces mots du détenu Lutz Bassmann à propos du post-exotisme :
« C’était une construction intérieure, une base de repli, une secrète terre d’accueil, mais aussi quelque chose d’offensif, qui participait au complot à mains nues de quelques individus contre l’univers capitaliste et contre ses ignominies sans nombre ». 
On y apprend notamment qu’elle dispose d’un porte-parole officiel, « VOLODINE Antoine », seul membre de la tendance à ne pas être incarcéré. Les rédacteurs de la note se font un plaisir de remarquer la présence dudit Volodine parmi les signataires d’une tribune datée du 21 juin 2010, qu’ils attribuent bien évidemment au Parti Imaginaire. Présence qui vaut, selon eux, « comme un soutien de l’intégralité de la mouvance post-exotique aux émeutiers de Villiers-le-Bel, bien que les ouvrages post-exotiques aient peu d’écho parmi la jeunesse désocialisée des périphéries urbaines ». Cela avérerait la participation des écrivains post-exotiques à la stratégie d’ensemble du Parti Imaginaire.
L’hypothèse policière est que la tendance post-exotique « regroupe l’ensemble des militants incarcérés du Parti Imaginaire dans une organisation cloisonnée et quasi-autonome qui leur permet de continuer leur activité littéraire subversive une fois emprisonnés, sans compromettre les activités de leurs complices n’ayant pas encore été appréhendés  ». Qui plus est, le post-exotisme entretiendrait des liens étroits avec le réal-viscéralisme, aussi bien du point de vue formel (« Dans les deux mouvances, le narrateur est toujours soit indéterminé, soit éclaté entre plusieurs voix différentes qui formulent un même message. Des imprécisions volontaires parsèment le récit pour le rendre inutilisable par les enquêteurs. ») que du point de vue thématique (à l’appui, la déclaration d’un poète espagnol proche du réalisme viscéral qui affirme que « Poésie et prison ont toujours été proches », interprétée par la police comme un aveu en demi-teinte de la collaboration fréquente entre la mouvance poétique et la mouvance carcérale du Parti Imaginaire). La reconstruction policière de ce premier moment de l’histoire du Parti Imaginaire se concluait déjà ainsi :


(...) 
Enfin, toujours en 1998, la mouvance post-exotique publie par l’intermédiaire de son porte-parole, Antoine Volodine, Le Post-exotisme en dix leçons, leçon onze, « son Manifeste du parti communiste, un texte grand public explicitant les stratégies anti-carcérales de la faction la plus résiliente du Parti Imaginaire ». Finauds, les enquêteurs de la DGSIremarquent que « le texte prétend acter la dissolution du post-exotisme, en se présentant comme l’ultime production de ladite faction, mais il s’agit en réalité d’une manœuvre de diversion destinée à éviter les soupçons, comme le prouve la publication continuée, à un rythme soutenu, d’ouvrages post-exotiques au cours des années 2000 et 2010  ».
Les rédacteurs de la note soutiennent également qu’existent entre ces trois textes des concordances fondamentales. Ils diffèrent évidemment par leur forme : Tiqqun formule des thèses philosophiques, là où Bolaño construit une enquête mélangeant des extraits de journaux intimes et d’interrogatoires policiers, Volodine préférant concevoir des leçons de critique littéraire. Mais ils traitent tous de mouvements littéraires (si l’on comprend qu’un mouvement littéraire est avant tout la construction d’une perception partagée et d’une forme commune), tout en étant des représentants éminents des mouvements dont justement ils traitent. Les Détectives Sauvages est un texte réal-viscéraliste sur le réal-viscéralisme. Le Post-Exotisme en dix leçons, leçon onze, est un texte post-exotique sur le post-exotisme. Les « Thèses sur le Parti Imaginaire » sont évidemment revendiquée comme émanant du Parti lui-même, en tout cas de son « organe conscient ». La note affirme donc : « 1998 est donc l’année où le Parti Imaginaire prend conscience de lui-même, explicite sa propre existence et se raconte sa propre histoire ». Que cela soit fait « dans le but d’élargir et de renouveler sa base militante » reste cependant de l’ordre de l’affirmation invérifiable, étayée seulement par la déposition du témoin anonyme. (...)
Volodine le dit lui-même :

« Le discours littéraire du post-exotisme suit les sinuosités et les ruptures d’un interrogatoire de police. Des précautions sont prises, en particulier le cryptage des noms et des actions, ainsi qu’une esquive narrative consistant à ne pas raconter ce qu’exigerait la logique fictionnelle, à bavarder d’une façon fallacieuse, à parler beaucoup, uniquement pour gagner du temps, à parler d’autre chose » .
Il évoque même un « principe post-exotique selon quoi une part d’ombre toujours subsiste au moment des explications ou des aveux, modifiant les aveux au point de les rendre inutilisables par l’ennemi  ».  
Quiconque a fréquenté Les Détectives Sauvages y retrouve les mêmes principes ; symphonie d’entretiens menés par des détectives dont on ne saura jamais rien, où chaque interrogatoire éclaire un peu plus l’histoire du réal-viscéralisme en obscurcissant d’autant le mystère de sa beauté et de sa défaite. Chaque fois qu’on en apprend « un peu plus » sur ce qu’est réellement le réal-viscéralisme, on découvre de nouvelles zones d’ombres, de nouvelles choses que l’on ignore.
En toute rigueur, il faut préciser que ce n’est pas seulement pour dissimuler à la police des noms, des faits, des dates ou des intentions, que les écrivains du Parti Imaginaire adoptent le parti de l’opacité. Il s’agit avant tout de multiplier les niveaux de lecture. Que l’expérience de la lecture départage clairement l’ami de l’ennemi, le camarade du policier, le poète du journaliste, par leur capacité à accéder à tel, ou tel niveau de lecture. Bolaño dit par exemple des Détectives Sauvages qu’il a « presque autant de lectures qu’il y a de voix en lui. On peut le lire comme une agonie. On peut le lire aussi comme un jeu   ». L’existence même du livre, l’expérience même de la lecture, va engendrer des différences, différents partis. Entre ceux qui le liront comme un jeu, et ceux qui le liront comme une agonie, et ceux qui y verront les deux, se révèlent des différences qui ne sont pas anodines, parce que l’interprétation de l’histoire du réal-viscéralisme équivaut en un sens à l’interprétation de l’histoire des tentatives révolutionnaires de l’après-guerre. C’est donc pour créer une division spirituelle dans le gros corps social tout mou, et non pour de prosaïques raisons conspiratives, que, pour citer Volodine, « l’idée de la connivence avec le lecteur, si huileuse et si généreusement épandue sur les rouages de la littérature officielle, a été négligée jusqu’au moindre détail  ». D’où le slogan inscrit sur cette banderole post-exotique déployée pendant la mutinerie du centre pénitentiaire de Valence : HERMETISME LIMPID (...)

 https://lundi.am/Une-note-de-la-DGSI-revele-que-le-Parti-Imaginaire-serait-en-realite-un

http://gen.lib.rus.ec/foreignfiction/index.php?s=VOLODINE+Antoine&f_lang=French&f_columns=0&f_ext=All

http://gen.lib.rus.ec/foreignfiction/index.php?s=Roberto+Bolaño&f_lang=French&f_columns=0&f_ext=All

dimanche 24 septembre 2017

" Prémices d’une nouvelle barbarie "par Erwin Chargaff ( 1981 )





J’appartiens encore à la génération « patiente », celle qui observait, contemplait la nature. Les scientifiques qui sont mes prédécesseurs voulaient « savoir sans faire », tandis que maintenant nos sciences modernes veulent « faire sans savoir ». Les scientifiques d’aujourd’hui ne s’intéressent pas à la contemplation attentive de la réalité, mais à son changement. C’est une rupture, une intervention vraiment révo­lutionnaire qui a pris place dans les rapports entre la science et la nature… 



La science et la technologie scientifique sont des entités différentes. En tout cas les grands scientifiques ont toujours utilisé leur imagination plutôt que leurs connaissances. Le savoir est technique : il y a les méthodes, les procédés, qui peuvent à coup sûr être améliorés mais on ne peut pas vraiment prophétiser le développement scientifique proprement dit. Les innovations sont des « catastrophes » imprévisibles. Je ne crois pas qu’il y ait eu une seule révolution dans les sciences naturelles de mon vivant. Le xxe siècle n’a commencé qu’en 1914-1918. La Première Guerre mondiale a marqué le commencement des temps nouveaux, après une période fort désagréable, quoi qu’on en dise sur la « Belle Epoque ». Auparavant, les sciences humaines, les sciences historiques, les sciences naturelles étaient l’affaire des individus. Entre les deux guerres, je travaillais en Allemagne, en Amérique et parfois en France à l’Institut Pasteur. Il y avait des individus — quelques-uns assez fantaisistes, mais doués, d’autres plutôt médiocres, limités, bornés — mais chacun poursuivait ses travaux, était responsable de ses découvertes d’une manière qui a tout à fait disparu aujourd’hui. Le tournant a été pris lors de l’avènement des Etats-Unis dans les années qui ont précédé et suivi la Deuxième Guerre mondiale, sur la scène scientifique. Cette dernière a beaucoup changé du fait de l’Amérique qui est intervenue massivement, brutalement dans la technologie, les sciences et dans tout enfin, au nom de l’efficacité sociale. ( ... )

 Je ne crois pas que l’homme ait changé fondamentalement depuis son homologue du Neandertal. Par contre, il est modifié et soumis à des pressions nouvelles créées par la révolution industrielle, le progrès technologique et singulièrement l’automobile. Permettez-moi de penser que nombre de nos contemporains consacrent l’essentiel de leur vie aux déplacements. Ils vibrionnent, vont et viennent sans arrêt, et tout cela pour rien, ou pour peu de chose. Ce besoin est récent si l’on songe que Napoléon ne voyageait pas plus rapidement que Jules César.
Si j’étais catholique, je penserais que le Diable a bel et bien pris la direction de ce monde. Avec la civilisation urbaine de plus en plus démente, je ne vois pas comment l’homme du XXIe siècle pourrait être plus heureux que maintenant. ( ... )

Je crois que les sciences souffriront d’une pénurie que nous ne pouvons pas encore prévoir mais il y aura certaine­ment moins d’énergie, donc moins de production et par consé­quent moins d’argent. J’ai la vision d’une nouvelle période qui ressemblera aux grandes migrations décrites par Claudien et les écrivains des ive et Ve siècles. Je vois les prémices d’une nouvelle barbarie. Ainsi la capacité de s’exprimer, qui est une caractéristi­que de l’homme, s’abaisse considérablement tant en Amérique qu’en France. Il suffit de comparer la production littéraire de la France, il y a trente ans et aujourd’hui, pour en être conscient. Mais encore une fois ce n’est pas tant l’homme qui change mais les conditions dans lesquelles il vit. Nous subissons déjà la crise de l’énergie, la crise industrielle et nous vivons sous la menace de la bombe atomique qui un jour explosera. Il n’y a pas d’exemple dans l’histoire, d’une arme nouvelle qui soit restée inutilisée, sauf peut-être par erreur.
Ce contexte est naturellement la cause de cette dépression si répandue dans notre entourage. Il y a eu dans le passé, de Gengis Khan à Hitler, des menaces terribles pour l’humanité, mais jamais le sentiment que la fin de l’espèce, l’anéantissement global de l’humanité est possible, n’a été vécu avec autant d’intensité. ( ... )

Il y a probablement une limite qu’on n’aurait pas dû franchir, transgresser et qui est marquée par les « deux noyaux ». L’un est le noyau atomique, l’autre le noyau cellulaire. On pourrait dire que l’atomisme grec, l’atomisme présocratique, de Démocrite, de Lucrèce et d’Héraclite marquaient une limite pour l’intelligence humaine. Ces limites ont été transgressées à mon époque, à partir de la Seconde Guerre mondiale d’une part par la scission du noyau atomique, et de l’autre, par celle du noyau cellulaire. J’appartiens encore à la génération « patiente », celle qui observait, contemplait la nature. Les scientifiques qui sont mes prédécesseurs voulaient « savoir sans faire », tandis que maintenant nos sciences modernes veulent « faire sans savoir ». Les scientifiques d’aujourd’hui ne s’intéressent pas à la contemplation attentive de la réalité, mais à son changement. C’est une rupture, une intervention vraiment révo­lutionnaire qui a pris place dans les rapports entre la science et la nature… ( ... )

Notre temps transgresse toutes les morales, tous les décalogues de l’humanité. C’est une nouvelle barbarie qui s’appellera demain « nouvelle culture ». Nous vivons déjà ce temps-là. Les mots ont été si pervertis qu’on appelle aujourd’hui morale ce qu’on aurait qualifié d’absence de morale il y a cinquante ans. Naturellement le nazisme en a été une expression primitive, brutale, absurde, mais c’était une première ébauche de la soi-disant morale scientifique ou préscientifique qu’on nous prépare pour le radieux avenir qui nous attend. ( ... )

Je me demande si une société de pénurie n'est pas plus porteuse d'avenir qu'une société d'abondance et même de surabondance qui épuise ses ressources. J’entrevois à l’avenir, non seulement la nouvelle barbarie dont je vous parlais à l’instant, mais l’épuisement matériel et intellectuel des Occiden­taux. Nous vivons le temps de la déchéance. Naturellement de ces cendres renaîtra peut-être un phénix, mais on doit être beaucoup plus croyant que je ne le suis, pour l’espérer. Si vous prenez l’Europe, celle-ci est tout à fait exsangue, fatiguée, épuisée. En France, tout comme en Allemagne Fédérale, la seule valeur qui reste est le cynisme. Les pays de l’Est sont plutôt rétrogrades et pour cette raison, j’ai plus d’espoir pour eux. Des quelques séjours que j’ai faits en U.R.S.S. et en République Démocratique Allemande, je me souviens des individus et pas tellement de l’ambiance policière, du régime. L’Etat, le Système Politique, tout cela est abominable bien entendu, mais les femmes et les hommes que j’ai rencontrés m’ont paru plus vivants, plus ouverts… ( ... )

 Ils sont plus pauvres, mais sont-ils vraiment opposés au régime ? Je crois qu’ils sont plutôt devenus indifférents. Ils ont pris leur distance avec la politique, se sont « encoconnés ». Du fait de la propagande, ils ne lisent plus les journaux, ni n’écoutent la radio, ne regardent plus la télévision mais ils ont retrouvé le goût de la bonne lecture, de la musique, de l’amitié. C’est ce que je fais à New York, comme eux, je « m’encoconne ». ( ... )


En ce moment, rien ne me permet de prédire cet avenir heureux de la panbiologie qui est plutôt une pantalonnade. Nous sommes tous sous l’influence de la publicité, tout est exagéré, et il faut oublier 90% de ce que l’on entend. Cela vaut aussi pour les sciences puisque ces dernières ne sont, je le répète, qu’un moyen d’existence et de survie des scientifiques. Leur caste est devenue si importante et si influente qu’elle a créé son propre code à elle. Les promesses des biologistes selon lesquelles le bois, le pétrole, le bifteck seront remplacés demain par les produits des manipulations bio-génétiques, permettez que je les prenne avec un « gros grain de sel ». ( ... )



Quelle est la différence entre un optimiste et un pessimiste ?

L'optimiste pense que l'on vit dans le meilleur des mondes possibles.
Le pessimiste pense que malheureusement c'est vrai.