lundi 21 août 2017

" Les lieux de loisirs " par Georges Orwell ( 1946 )


La musique – et de préférence la même musique pour tout le monde – est l’ingrédient le plus important. Son rôle est d’empêcher toute pensée ou conversation, et d’interdire à tous les sons naturels, tels que le chant des oiseaux ou le sifflement du vent, de venir frapper vos oreilles. 



C’est cette même conception que l’on trouve déjà partiellement traduite dans certains dancings, salles de cinéma, hôtels, restaurants et paquebots de luxe les plus somptueux. Au cours d’une croisière ou dans une Lyons Corner House, on peut ainsi avoir un substantiel avant-goût de ce paradis futur. À l’analyse, ses caractéristiques principales sont les suivantes :

1. On n’y est jamais seul.
2. On n’y fait jamais rien par soi-même.
3. On n’y est jamais en présence de végétation sauvage 
ou d’objets naturels de quelque espèce que ce soit.
4. La lumière et la température y sont toujours réglées artificiellement.
5. La musique y est omniprésente.

La musique – et de préférence la même musique pour tout le monde – est l’ingrédient le plus important. Son rôle est d’empêcher toute pensée ou conversation, et d’interdire à tous les sons naturels, tels que le chant des oiseaux ou le sifflement du vent, de venir frapper vos oreilles. La radio est déjà utilisée consciemment à cette fin par une quantité innombrable de gens. Dans un très grand nombre de foyers anglais, elle n’est littéralement jamais éteinte, tout au plus change-t-on de temps à autre de fréquence pour bien s’assurer qu’elle ne diffuse que de la musique légère. 

Je connais des gens qui laissent la radio allumée pendant tout le repas et qui continuent de parler en même temps juste assez fort pour que les voix et la musique se neutralisent. S’ils se comportent ainsi, c’est pour une raison précise. La musique empêche la conversation de devenir sérieuse ou simplement cohérente, cependant que le bavardage empêche d’écouter attentivement la musique et tient ainsi à bonne distance cette chose redoutable qu’est la pensée. En effet,

Les lumières ne doivent jamais s’éteindre.
La musique doit toujours se faire entendre pour nous éviter 
de voir où nous sommes ;
Perdus dans un bois hanté,
Enfants effrayés par la nuit,
Qui n’avons jamais été ni bons ni heureux . (*)

On peut difficilement s’empêcher de penser qu’avec les plus typiques de ces lieux de loisirs modernes le but inconsciemment poursuivi est un retour à l’état foetal. Là non plus nous n’étions jamais seuls, nous ne voyions jamais la lumière du jour, la température était toujours réglée, nous n’avions pas à nous préoccuper de travail ou de nourriture, et les pensées que nous pouvions avoir étaient noyées dans une pulsation rythmique continue. provient lui-même en partie d’un sentiment de mystère. 

Cependant, le pouvoir de l’homme sur la nature s’accroît régulièrement. Grâce à la bombe atomique, nous pourrions littéralement déplacer les montagnes : nous pourrions même, dit-on, modifier le climat de la Terre en faisant fondre les calottes glaciaires des pôles et en irriguant le Sahara. N’y a-t-il donc pas quelque chose de sentimental et d’obscurantiste à préférer le chant des oiseaux à la musique swing et à souhaiter préserver ici et là quelques îlots de vie sauvage au lieu de couvrir toute la surface de la Terre d’un réseau d’Autobahnen éclairé par une lumière artificielle ?

Si une telle question peut être posée, c’est simplement parce que l’homme, occupé à explorer le monde physique, a négligé de s’explorer lui-même. Une bonne part de ce que nous appelons plaisir n’est rien d’autre qu’un effort pour détruire la conscience. Si l’on commençait par demander : Qu’est-ce que l’homme ? Quels sont ses besoins ? Comment peut-il le mieux s’exprimer ? On s’apercevrait que le fait de pouvoir éviter le travail et vivre toute sa vie à la lumière électrique et au son de la musique en boîte n’est pas une raison suffisante pour le faire. L’homme a besoin de chaleur, de vie sociale, de loisirs, de confort et de sécurité : il a aussi besoin de solitude, de travail créatif et du sens du merveilleux. S’il en prenait conscience, il pourrait utiliser avec discernement les produits de la science et de l’industrie, en leur appliquant à tous le même critère : cela me rend-il plus humain ou moins humain ? 

Il comprendrait alors que le bonheur suprême ne réside pas dans le fait de pouvoir tout à la fois et dans un même lieu se détendre, se reposer, jouer au poker, boire et faire l’amour. Et l’horreur instinctive que ressent tout individu sensible devant la mécanisation progressive de la vie ne serait pas considérée comme un simple archaïsme sentimental, mais comme une réaction pleinement justifiée. Car l’homme ne reste humain qu’en ménageant dans sa vie une large place à la simplicité, alors que la plupart des inventions modernes – notamment le cinéma, la radio et l’avion – tendent à affaiblir sa conscience, à émousser sa curiosité et, de manière générale, à le faire régresser vers l’animalité.

(*) Vers extraits du poème de W.H. Auden « 2 September 1939, Another Time ».

Georges Orwell : " Tels, tels étaient nos plaisirs et autres essais "

vendredi 18 août 2017

" En un combat douteux " par John Steinbeck ( 1936 )


C’est le plus dur, avoua Mac. Tout le monde nous hait. L’ennemi, et les nôtres. Si nous remportions la victoire, Jim, les nôtres nous tueraient. Je me demande pourquoi nous insistons ! 




Vous vous réveillez, Jim, dit-il, mais vous ne savez pas encore à quoi vous vous engagez. Quoi que je vous en dise, cela ne servira à rien tant que vous n’aurez pas vécu cette vie-là.


Jim le regarda en face.
— Avez-vous jamais travaillé, dit-il, quelque part où l’on attend que vous méritiez une augmentation de salaire pour vous remplacer par un nouvel employé ? Avez-vous jamais travaillé dans une maison où l’on vous parle de dévouement et cela veut dire qu’il faut espionner vos camarades ? Nom de Dieu, je n’ai rien à perdre !

— Rien… que la haine, dit doucement Nilson. Vous serez surpris de constater que, bientôt, vous ne pourrez plus détester personne. Je ne sais pas pourquoi, mais c’est ainsi que cela se passe le plus souvent. (…)


Aussitôt que la grève sera déclenchée, les autorités du comté de Torgas publieront un arrêté interdisant les rassemblements. Qu’arrivera-t-il ? Nous rassemblerons nos hommes. Le shérif organisera une force de police qui tentera de disperser les attroupements, et ce sera la bataille. Il n’y a rien comme une bagarre pour cimenter entre les ouvriers une solide entente. Alors les propriétaires créeront des équipes de « vigilants », des volontaires, employés ou étudiants, et mes amis de l’American Legion, oubliant qu’ils ont passé la quarantaine et prennent du ventre, sangleront leurs équipements. Les vigilants perdront leur sang-froid, ils tireront dans le tas. S’ils tuent quelqu’un des nôtres nous l’enterrerons en grande pompe, et alors, ça commencera à marcher, et les autorités feront sans doute venir la troupe.
Mac respirait à grands coups, très excité.
— Alors ! poursuivit-il, les troupes auront le dessus. Très bien. Mais à chaque fois qu’un garde national blesse un clochard d’un coup de baïonnette, nous récoltons mille adhésions au parti. Bon Dieu ! Si seulement on faisait venir la troupe !
Il alla s’asseoir sur son lit.
— Oh ! reprit-il, je vois trop loin. Notre mission consiste à fomenter une petite grève bien gentille, si nous le pouvons. Mais Bon Dieu, Jim, si jamais nous arrivions à provoquer la venue des troupes, tout le district serait à nous et organisé avant le printemps prochain. (…)

La foule marchait lentement derrière le brancard. On expliquait aux nouveaux venus, à voix basse, ce qui s’était passé.
— Une échelle, une vieille échelle !
— Dis-moi ce qui est arrivé. Vite. Il nous faut agir pendant qu’ils sont excités.
— C’est le vieux Dan. Il a voulu crâner et montrer qu’il était costaud. Deux barreaux de l’échelle ont cassé. Le vieux est tombé. Je crois qu’il s’est fracturé le bassin.
— Ça y est ! dit Mac. Je m’y attendais. Il ne faut pas grand-chose quand les hommes sont énervés. Le premier prétexte est bon. Après tout, ce vieux aura été bon à quelque chose.
— Bon à quelque chose ? répéta Jim.
— Mais oui. Il a déclenché le mouvement. Nous allons pouvoir nous servir de lui. (…)

Votre défaut, Doc, dit Mac, c’est que vous êtes beaucoup trop à gauche pour être communiste. Vous poussez trop loin le collectivisme. Mais comment expliquez-vous que des hommes comme moi dirigent et provoquent des mouvements ? Voilà qui va à l’encontre de votre théorie de l’homme-foule. 

— Vous pouvez être un effet aussi bien qu’une cause, Mac. Vous pouvez représenter une expression de l’homme-foule, une cellule chargée d’une mission spéciale, comme une cellule visuelle par exemple, qui tirerait sa force de l’homme-foule, et en même temps le dirigerait, à la façon d’un œil. Votre œil reçoit de votre cerveau des ordres…, et lui en donne.

— Tout cela n’est pas pratique, dit Mac d’un air dégoûté. Quel rapport cela peut-il présenter avec des hommes qui chôment ou meurent de faim ?
— Un rapport peut-être très important. Il n’y a pas si longtemps que l’on connaît les rapports entre le trismus et le tétanos. Il existe encore sur la terre des êtres primitifs ignorant que les enfants sont le résultat de rapports sexuels entre le père et la mère. Oui, il serait intéressant d’étudier l’homme-foule, sa nature, ses désirs, les fins qu’il poursuit. Ils diffèrent des nôtres. Le plaisir que nous éprouvons en nous grattant lorsque nous ressentons une démangeaison cause la mort d’un grand nombre de cellules. Peut-être l’homme-foule éprouve-t-il du plaisir lorsque des individus périssent au cours d’une guerre. Je veux voir, voir tout ce que je pourrai, avec les moyens dont je dispose, Mac. (…)

— Crois-tu que nous mènerons cette grève à bonne fin, Mac ?
— Je crois que nous devrions dormir, Jim. Je ne t’aurais pas dit ça avant ce soir, mais je ne crois pas à la victoire. Cette vallée est organisée. Ils tireront et personne ne protestera. Nous n’avons guère de chances de l’emporter. La plupart de nos hommes nous lâcheront dès que ça se gâtera. Mais il ne faut pas t’inquiéter pour ça, Jim. Un jour, une autre fois, nous réussirons. Il faut y croire.
Il se leva sur un coude.
— Si nous n’y croyions pas, nous ne serions pas ici. Doc avait raison en parlant d’infection, mais la véritable infection, c’est le capitalisme. Nous devons nous croire assez forts pour le détruire. Tu n’as pas changé, Jim. Tu es fidèle, et ça me donne du courage.
— Harry m’a dit, le premier soir, quelle récompense il fallait attendre, Mac. Tout le monde nous hait.
— C’est le plus dur, avoua Mac. Tout le monde nous hait. L’ennemi, et les nôtres. Si nous remportions la victoire, Jim, les nôtres nous tueraient. Je me demande pourquoi nous insistons ! Dormons, va ! (…)

— Les salauds ! grogna Mac.
Le journal portait, en manchette :
LES AUTORITÉS DU COMTÉ
DÉCIDENT DE RAVITAILLER LES GRÉVISTES
LA MOTION A ÉTÉ VOTÉE À L’UNANIMITÉ.
— Oui, ils connaissent leur affaire, dit Mac. Et ça a déjà porté, Dick ?
— Bien sûr.
— Je ne comprends pas, dit London. S’ils veulent nous envoyer des œufs et du jambon, je n’y vois pas d’inconvénients.
— Certes ! ricana Mac, s’ils veulent ! Le journal ne parle pas de la seconde réunion, tenue immédiatement après, et qui a annulé le vote.
— Alors, qu’est-ce que ça veut dire ? demanda London.
— C’est un vieux truc, dit Mac, mais il réussit toujours. Dick avait organisé des contributions volontaires. Tout allait à merveille. On publie ceci. Les sympathisants répondent à Dick qui vient les solliciter : « Pourquoi ? Les autorités vont les ravitailler ! Nous avons lu le journal ! » Voilà, London. Tu as vu des vivres envoyés par le comté ?
— Non… (…)

L’espace découvert était plein d’hommes. Ils s’étaient approchés, mais, lorsqu’ils virent le fardeau de Mac, ils reculèrent. Mac marchait à travers la foule sans rien voir. Il entra dans le camp, passa devant les cuisines, suivi par la foule silencieuse. Il arriva à la plate-forme et y déposa le cadavre. Il se hissa à son tour, tira le corps de Jim contre un poteau de coin et l’y accota.
London lui passa la lanterne. Mac la posa avec soin sur les planches, de façon que la lueur tombât sur la tête de Jim. Alors Mac se releva et fit face à la foule. Ses mains s’agrippèrent à la rampe. Ses yeux étaient blancs, immenses. Il pouvait voir devant lui briller les regards des grévistes des premiers rangs. Au-delà, les autres étaient massés dans un cercle d’ombre. Mac frissonna. Il ouvrit la bouche à plusieurs reprises avant de parler, d’une voix haute et monotone :
— Celui-là ne voulait rien pour lui… commença-t-il.
Ses mains serraient la rampe avec tant de violence que les phalanges apparaissaient toutes blanches.
— … Camarades ! Il ne voulait rien pour lui.


dimanche 16 juillet 2017

" À la recherche du temps perdu " par Marcel Proust ( 1913 )


Quelque brigand que nous rencontrions sur une route, peut-être pourrons-nous arriver à le rendre sensible à son intérêt personnel sinon à notre malheur. Mais demander pitié à notre corps, c’est discourir devant une pieuvre, pour qui nos paroles ne peuvent pas avoir plus de sens que le bruit de l’eau, et avec laquelle nous serions épouvantés d’être condamnés à vivre. 




Longtemps, je me suis couché de bonne heure. Parfois, à peine ma bougie éteinte, mes yeux se fermaient si vite que je n’avais pas le temps de me dire : « Je m’endors. » Et, une demi-heure après, la pensée qu’il était temps de chercher le sommeil m’éveillait ; je voulais poser le volume que je croyais avoir dans les mains et souffler ma lumière ; je n’avais pas cessé en dormant de faire des réflexions sur ce que je venais de lire, mais ces réflexions avaient pris un tour un peu particulier ; il me semblait que j’étais moi-même ce dont parlait l’ouvrage : une église, un quatuor, la rivalité de François Ier et de Charles-Quint. Cette croyance survivait pendant quelques secondes à mon réveil ; elle ne choquait pas ma raison, mais pesait comme des écailles sur mes yeux et les empêchait de se rendre compte que le bougeoir n’était plus allumé. Puis elle commençait à me devenir inintelligible, comme après la métempsycose les pensées d’une existence antérieure ; le sujet du livre se détachait de moi, j’étais libre de m’y appliquer ou non ; aussitôt je recouvrais la vue et j’étais bien étonné de trouver autour de moi une obscurité, douce et reposante pour mes yeux, mais peut-être plus encore pour mon esprit, à qui elle apparaissait comme une chose sans cause, incompréhensible, comme une chose vraiment obscure. Je me demandais quelle heure il pouvait être ; j’entendais le sifflement des trains qui, plus ou moins éloigné, comme le chant d’un oiseau dans une forêt, relevant les distances, me décrivait l’étendue de la campagne déserte où le voyageur se hâte vers la station prochaine ; et le petit chemin qu’il suit va être gravé dans son souvenir par l’excitation qu’il doit à des lieux nouveaux, à des actes inaccoutumés, à la causerie récente et aux adieux sous la lampe étrangère qui le suivent encore dans le silence de la nuit, à la douceur prochaine du retour.

J’appuyais tendrement mes joues contre les belles joues de l’oreiller qui, pleines et fraîches, sont comme les joues de notre enfance. Je frottais une allumette pour regarder ma montre. Bientôt minuit. C’est l’instant où le malade, qui a été obligé de partir en voyage et a dû coucher dans un hôtel inconnu, réveillé par une crise, se réjouit en apercevant sous la porte une raie de jour. Quel bonheur ! c’est déjà le matin ! Dans un moment les domestiques seront levés, il pourra sonner, on viendra lui porter secours. L’espérance d’être soulagé lui donne du courage pour souffrir. Justement il a cru entendre des pas ; les pas se rapprochent, puis s’éloignent. Et la raie de jour qui était sous sa porte a disparu. C’est minuit ; on vient d’éteindre le gaz ; le dernier domestique est parti et il faudra rester toute la nuit à souffrir sans remède.

Je me rendormais, et parfois je n’avais plus que de courts réveils d’un instant, le temps d’entendre les craquements organiques des boiseries, d’ouvrir les yeux pour fixer le kaléidoscope de l’obscurité, de goûter grâce à une lueur momentanée de conscience le sommeil où étaient plongés les meubles, la chambre, le tout dont je n’étais qu’une petite partie et à l’insensibilité duquel je retournais vite m’unir. Ou bien en dormant j’avais rejoint sans effort un âge à jamais révolu de ma vie primitive, retrouvé telle de mes terreurs enfantines comme celle que mon grand-oncle me tirât par mes boucles et qu’avait dissipée le jour – date pour moi d’une ère nouvelle – où on les avait coupées. J’avais oublié cet événement pendant mon sommeil, j’en retrouvais le souvenir aussitôt que j’avais réussi à m’éveiller pour échapper aux mains de mon grand-oncle, mais par mesure de précaution j’entourais complètement ma tête de mon oreiller avant de retourner dans le monde des rêves.

Quelquefois, comme Ève naquit d’une côte d’Adam, une femme naissait pendant mon sommeil d’une fausse position de ma cuisse. Formée du plaisir que j’étais sur le point de goûter, je m’imaginais que c’était elle qui me l’offrait. Mon corps qui sentait dans le sien ma propre chaleur voulait s’y rejoindre, je m’éveillais. Le reste des humains m’apparaissait comme bien lointain auprès de cette femme que j’avais quittée, il y avait quelques moments à peine ; ma joue était chaude encore de son baiser, mon corps courbaturé par le poids de sa taille. Si, comme il arrivait quelquefois, elle avait les traits d’une femme que j’avais connue dans la vie, j’allais me donner tout entier à ce but : la retrouver, comme ceux qui partent en voyage pour voir de leurs yeux une cité désirée et s’imaginent qu’on peut goûter dans une réalité le charme du songe. Peu à peu son souvenir s’évanouissait, j’avais oublié la fille de mon rêve. (...)
  
Je remontai et trouvai ma grand’mère plus souffrante. Depuis quelque temps, sans trop savoir ce qu’elle avait, elle se plaignait de sa santé. C’est dans la maladie que nous nous rendons compte que nous ne vivons pas seuls, mais enchaînés à un être d’un règne différent, dont des abîmes nous séparent, qui ne nous connaît pas et duquel il est impossible de nous faire comprendre : notre corps. Quelque brigand que nous rencontrions sur une route, peut-être pourrons-nous arriver à le rendre sensible à son intérêt personnel sinon à notre malheur. Mais demander pitié à notre corps, c’est discourir devant une pieuvre, pour qui nos paroles ne peuvent pas avoir plus de sens que le bruit de l’eau, et avec laquelle nous serions épouvantés d’être condamnés à vivre. 

https://beq.ebooksgratuits.com/auteurs/Proust/proust.htm

samedi 1 juillet 2017

" Il n’y a pas de communisme en Russie " par Emma Goldman (1934)

En Russie, ni la terre, ni la production, ni la distribution ne sont socialisées. Tout est nationalisé et appartient au gouvernement, exactement comme la Poste aux États-Unis ou les chemins de fer en Allemagne ou dans d’autres pays européens. Il n’y a rien de communiste là-dedans.


De manière générale, le communisme est l’idéal d’égalité et de fraternité humaine. Il considère l’exploitation de l’humain par l’humain comme la source de tout esclavage et de toute oppression. Il maintient que l’inégalité économique mène à l’injustice sociale et est l’ennemie du progrès moral et intellectuel. Le communisme vise à créer une société sans classes, résultant de la mise en commun des moyens de production et de distribution. Il enseigne que ce n’est que dans une société solidaire et sans classes que l’humain peut jouir de la liberté, de la paix et du bien-être.
Mon objectif, ici, était de comparer l’idée de communisme avec sa mise en application dans la Russie soviétique, mais à y regarder de plus près il s’agit d’une tâche impossible. En réalité, il n’y a pas de communisme en URSS. Là-bas, pas un seul principe communiste, pas un seul élément de ses enseignements n’est appliqué par le Parti communiste. (...)
Une nation est une entité trop abstraite pour « posséder » quoi que ce soit. Que la propriété soit possédée par un individu ou par un groupe d’individus, elle repose dans tous les cas sur une réalité quantitativement définissable. Lorsqu’un bien n’appartient ni à un individu ni à un groupe, il est soit nationalisé soit socialisé. S’il est nationalisé, il appartient à l’État ; en clair, le gouvernement en a le contrôle et peut en disposer selon ses désirs et ses intentions. Mais si un bien est socialisé, chaque individu y a librement accès et peut l’utiliser sans l’ingérence de qui que ce soit.
En Russie, ni la terre, ni la production, ni la distribution ne sont socialisées. Tout est nationalisé et appartient au gouvernement, exactement comme la Poste aux États-Unis ou les chemins de fer en Allemagne ou dans d’autres pays européens. Il n’y a rien de communiste là-dedans.
Le reste de la structure économique de l’URSS n’est pas plus communiste que la terre ou les moyens de production. Toutes les sources d’existence sont la propriété du gouvernement central ; celui-ci a le monopole absolu du commerce extérieur ; les imprimeries appartiennent à l’État, tous les livres, toutes les feuilles de papier imprimé sont des publications du gouvernement. Pour résumer, le pays entier et tout ce qu’il contient sont la propriété de l’État, comme quand aux temps anciens tout était propriété de la Couronne impériale de Russie. Les quelques biens qui ne sont pas nationalisés, comme certaines vieilles maisons délabrées à Moscou, par exemple, ou de petits magasins miteux disposant d’un misérable stock de cosmétiques, sont uniquement tolérés, à tout moment ils peuvent être saisis par simple décret du gouvernement.
Une telle situation relève du capitalisme d’État, il serait grotesque d’y déceler quoi que ce soit de communiste. (...)
La « raison d’État » est responsable de cela. Depuis des temps immémoriaux, cette expression a servi à masquer la tyrannie, l’exploitation et la détermination de tout dirigeant à prolonger et perpétuer sa loi. Accessoirement, je signale que malgré la famine qui a affecté tout le pays et le manque des ressources les plus élémentaires pour vivre en Russie, le premier plan quinquennal visait uniquement à développer l’industrie lourde, industrie qui sert ou peut servir à des objectifs militaires.
Il en est de même pour la distribution et toutes les autres formes d’activité. Toutes les parties constitutives de l’Union soviétique sont privées d’existence indépendante, pas uniquement les villes et les villages. Politiquement, elles sont tout simplement subordonnées à Moscou, leurs activités économiques, sociales et culturelles sont conçues, planifiées et sévèrement contrôlées par la « dictature du prolétariat » à Moscou. Pire encore : la vie de chaque localité, et même de chaque individu, dans les prétendues républiques « socialistes » est gérée dans les moindres détails par la « ligne générale » fixée par le « centre ». En d’autres termes, par le Comité central et le Politburo, tous deux sous le contrôle total d’un seul homme, Staline.
 Donner le nom de « communisme » à une telle dictature, cette autocratie plus puissante et plus absolue encore que celle de n’importe quel tsar, c’est atteindre le sommet de l’imbécillité. (...)
Loin de s’adoucir, la dictature devient chaque jour plus implacable. Le dernier décret contre les prétendus contre-révolutionnaires, ou les traîtres à l’État soviétique, devrait convaincre même certains des apologistes les plus ardents des miracles accomplis en Russie. (...)
Ce qui rend ce nouveau décret encore plus terrifiant, c’est la cruelle punition qu’il exige pour tout individu vivant avec la victime malchanceuse ou qui lui apporte de l’aide, que le « complice » soit au courant du délit ou en ignore l’existence. Il peut être emprisonné, exilé, ou même fusillé. Il peut perdre ses droits civiques, et être dépossédé de tout ce qu’il a. En d’autres termes, ce nouveau décret institutionnalise une prime pour tous les informateurs qui, afin de sauver leur propre peau, collaboreront avec la Guépéou pour se faire bien voir et dénonceront aux hommes de main de l’État les malheureux proches de coupables.
Ce nouveau décret devrait définitivement balayer tout doute subsistant encore à propos de l’existence d’un véritable communisme en Russie. Il s’écarte même du prétexte de l’internationalisme et des intérêts du prolétariat. Le vieil hymne internationaliste s’est maintenant transformé en un chant païen à la gloire de la patrie que la presse soviétique servile encense bruyamment : « La défense de la patrie est la loi suprême de la vie, et celui qui élève la main contre elle, qui la trahit, doit être éliminé. »
Il est désormais indéniable que la Russie soviétique est politiquement un régime de despotisme absolu, et économiquement la forme la plus crasseuse du capitalisme d’État.


jeudi 29 juin 2017

" Manifeste du Parti communiste " par Karl Marx et Friedrich Engels ( 1848 )

MANIFESTE DU PARTI COMMUNISTE
* * * * *


Un spectre hante l'Europe : le spectre du communisme. Toutes les puissances de la vieille Europe se sont unies en une Sainte-Alliance pour traquer ce spectre : le pape et le tsar, Metternich et Guizot, les radicaux de France et les policiers d'Allemagne. 
  
  

Quelle est l'opposition qui n'a pas été accusée de communisme par ses adversaires au pouvoir ? Quelle est l'opposition qui, à son tour, n'a pas renvoyé à ses adversaires de droite ou de gauche l'épithète infamante de communiste ? 
  

Il en résulte un double enseignement. 
  

Déjà le communisme est reconnu comme une puissance par toutes les puissances d'Europe. 
  

Il est grand temps que les communistes exposent, à la face du monde entier, leurs conceptions, leurs buts et leurs tendances ; qu'ils opposent au conte du spectre communiste un manifeste du Parti lui-même. (…)

La bourgeoisie a joué dans l'histoire un rôle éminemment révolutionnaire. 
  

Partout où elle a conquis le pouvoir, elle a foulé aux pieds les relations féodales, patriarcales et idylliques. Tous les liens complexes et variés qui unissent l'homme féodal à ses supérieurs naturels, elle les a brisés sans pitié pour ne laisser subsister d'autre lien, entre l'homme et l'homme, que le froid intérêt, les dures exigences du «paiement au comptant». Elle a noyé les frissons sacrés de l'extase religieuse, de l'enthousiasme chevaleresque, de la sentimentalité petite-bourgeoise dans les eaux glacées du calcul égoïste. Elle a fait de la dignité personnelle une simple valeur d'échange ; elle a substitué aux nombreuses libertés si chèrement conquises, l'unique et impitoyable liberté du commerce. En un mot, à la place de l'exploitation que masquaient les illusions religieuses et politiques, elle a mis une exploitation ouverte, éhontée, directe, brutale. 
  

La bourgeoisie a dépouillé de leur auréole toutes les activités qui passaient jusque-là pour vénérables et qu'on considérait avec un saint respect. Le médecin, le juriste, le prêtre, le poète, le savant, elle en a fait des salariés à ses gages. 
  

La bourgeoisie a déchiré le voile de sentimentalité qui recouvrait les relations de famille et les a réduites à n'être que de simples rapports d'argent. (…)

La bourgeoisie ne peut exister sans révolutionner constamment les instruments de production, ce qui veut dire les rapports de production, c'est-à-dire l'ensemble des rapports sociaux. Le maintien sans changement de l'ancien mode de production était, au contraire, pour toutes les classes industrielles antérieures, la condition première de leur existence. Ce bouleversement continuel de la production, ce constant ébranlement de tout le système social, cette agitation et cette insécurité perpétuelles distinguent l'époque bourgeoise de toutes les précédentes. Tous les rapports sociaux, figés et couverts de rouille, avec leur cortège de conceptions et d'idées antiques et vénérables, se dissolvent ; ceux qui les remplacent vieillissent avant d'avoir pu s'ossifier. Tout ce qui avait solidité et permanence s'en va en fumée, tout ce qui était sacré est profané, et les hommes sont forcés enfin d'envisager leurs conditions d'existence et leurs rapports réciproques avec des yeux désabusés. (…)

Par le rapide perfectionnement des instruments de production et l'amélioration infinie des moyens de communication, la bourgeoisie entraîne dans le courant de la civilisation jusqu'aux nations les plus barbares. Le bon marché de ses produits est la grosse artillerie qui bat en brèche toutes les murailles de Chine et contraint à la capitulation les barbares les plus opiniâtrement hostiles aux étrangers. Sous peine de mort, elle force toutes les nations à adopter le mode bourgeois de production ; elle les force à introduire chez elles la prétendue civilisation, c'est-à-dire à devenir bourgeoises. En un mot, elle se façonne un monde à son image. (…)

Le développement du machinisme et la division du travail, en faisant perdre au travail du prolétaire tout caractère d'autonomie, lui ont fait perdre tout attrait pour l'ouvrier. Il devient un simple accessoire de la machine, on n'exige de lui que l'opération la plus simple, la plus monotone, la plus vite apprise. Par conséquent, ce que coûte l'ouvrier se réduit, à peu de chose près, au coût de ce qu'il lui faut pour s'entretenir et perpétuer sa descendance. Or, le prix du travail, comme celui de toute marchandise, est égal à son coût de production. Donc, plus le travail devient répugnant, plus les salaires baissent. Bien plus, la somme de labeur s'accroît avec le développement du machinisme et de la division du travail, soit par l'augmentation des heures ouvrables, soit par l'augmentation du travail exigé dans un temps donné, l'accélération du mouvement des machines, etc. (…)

L'industrie moderne a fait du petit atelier du maître-artisan patriarcal la grande fabrique du capitaliste industriel. Des masses d'ouvriers, entassés dans la fabrique, sont organisés militairement. Simples soldats de l'industrie, ils sont placés sous la surveillance d'une hiérarchie complète de sous-officiers et d'officiers. Ils ne sont pas seulement les esclaves de la classe bourgeoise, de l'Etat bourgeois, mais encore, chaque jour, à chaque heure, les esclaves de la machine, du contremaître, et surtout du bourgeois fabricant lui-même. Plus ce despotisme proclame ouvertement le profit comme son but unique, plus il devient mesquin, odieux, exaspérant. (…)

Vous êtes saisis d'horreur parce que nous voulons abolir la propriété privée. Mais, dans votre société, la propriété privée est abolie pour les neuf dixièmes de ses membres. C'est précisément parce qu'elle n'existe pas pour ces neuf dixièmes qu'elle existe pour vous. Vous nous reprochez donc de vouloir abolir une forme de propriété qui ne peut exister qu'à la condition que l'immense majorité soit frustrée de toute propriété. 

Dès que le travail ne peut plus être converti en capital, en argent, en rente foncière, bref en pouvoir social capable d'être monopolisé, c'est- à-dire dès que la propriété individuelle ne peut plus se transformer en propriété bourgeoise, vous déclarez que l'individu est supprimé. 
  

Vous avouez donc que, lorsque vous parlez de l'individu, vous n'entendez parler que du bourgeois, du propriétaire bourgeois. Et cet individu-là, certes, doit être supprimé.

Le communisme n'enlève à personne le pouvoir de s'approprier des produits sociaux ; il n'ôte que le pouvoir d'asservir à l'aide de cette appropriation le travail d'autrui. 
  

On a objecté encore qu'avec l'abolition de la propriété privée toute activité cesserait, qu'une paresse générale s'emparerait du monde. 
  

Si cela était, il y a beau temps que la société bourgeoise aurait succombé à la fainéantise, puisque, dans cette société, ceux qui travaillent ne gagnent pas et que ceux qui gagnent ne travaillent pas. Toute l'objection se réduit à cette tautologie qu'il n'y a plus de travail salarié du moment qu'il n'y a plus de capital. (…)

Les communistes ne s'abaissent pas à dissimuler leurs opinions et leurs projets. Ils proclament ouvertement que leurs buts ne peuvent être atteints que par le renversement violent de tout l'ordre social passé. Que les classes dirigeantes tremblent à l'idée d'une révolution communiste ! Les prolétaires n'y ont rien à perdre que leurs chaînes. Ils ont un monde à y gagner. 
  
  
PROLETAIRES DE TOUS LES PAYS, UNISSEZ-VOUS 
  

lundi 26 juin 2017

" La Stratégie du choc " par Naomi Klein


Voici donc comment fonctionne la stratégie du choc : le désastre déclencheur — le coup d’État, l’attentat terroriste, l’effondrement des marchés, la guerre, le tsunami, l’ouragan — plonge la population dans un état de choc collectif. Le sifflement des bombes, les échos de la terreur et les vents rugissants « assouplissent » les sociétés, un peu comme la musique tonitruante et les coups dans les prisons où se pratique la torture. 

À l’instar du prisonnier terrorisé qui donne le nom de ses camarades et renie sa foi, les sociétés en état de choc abandonnent des droits que, dans d’autres circonstances, elles auraient défendus jalousement. 

Jamar Perry et les autres évacués entassés dans le refuge de Bâton Rouge devaient renoncer à leurs logements sociaux et à leurs écoles publiques. Après le tsunami, les pêcheurs sri-lankais devaient céder aux hôteliers leurs précieuses terres du bord de la mer. Si tout s’était passé comme prévu, les Irakiens, eux, auraient dû être sous le coup du choc et de l’effroi au point d’abandonner aux bases militaires américaines et aux zones vertes la maîtrise de leurs réserves de pétrole, de leurs sociétés d’État et de leur souveraineté. (…)

Les Chicago Boys avaient donné à Pinochet la ferme assurance que le retrait soudain du gouvernement de ces secteurs, pour peu qu’il se fît d’un seul coup, permettrait aux lois « naturelles » de l’économie de retrouver leur équilibre et que l’inflation — qu’ils apparentaient à une fièvre économique révélant la présence d’organismes malsains au sein du marché — disparaîtrait comme par magie. Ils se trompaient. En 1974, l’inflation atteignit 375 %, le niveau le plus élevé au monde. C’était près de deux fois plus que le point culminant observé sous Allende. Le prix de denrées essentielles telles le pain explosa. En même temps, de nombreux Chiliens perdaient leur emploi : le flirt de Pinochet avec le libre-échange avait pour effet d’inonder le pays d’importations bon marché. Incapables de soutenir une telle concurrence, des entreprises locales fermaient leurs portes. Le taux de chômage atteignit des sommets et la faim se fit omniprésente. Dans le premier laboratoire de l’école de Chicago, c’était la débâcle. (…)

Une année après que Friedman eut prescrit le choc maximal, Gunder Frank écrivait une « Lettre ouverte à Arnold Harberger et à Milton Friedman » dans laquelle il disait toute sa colère. Il y mit à profit l’éducation qu’il avait reçue à Chicago « pour examiner la réaction du patient à vos traitements ».

Il détermina qu’une famille chilienne qui touchait ce qui, selon Pinochet, constituait un « salaire suffisant » devait consacrer environ 74 % de ses revenus à l’achat du pain, ce qui l’obligeait à rogner sur des « luxes » tels que le lait et les tickets d’autobus. Sous Allende, par comparaison, le lait, le pain et les tickets de transport en commun monopolisaient seulement 17 % du salaire d’un employé de l’État. Nombreux étaient les enfants qui ne recevaient pas de lait à l’école non plus : en effet, l’une des premières mesures prises par la junte fut d’éliminer le programme de distribution de lait dans les établissements scolaires. À la suite de cette compression, qui ne fit qu’aggraver la situation des ménages, de plus en plus d’élèves s’évanouissaient en classe, et beaucoup cessèrent carrément de fréquenter l’école. Gunder Frank établit un lien direct entre les politiques économiques brutales imposées par ses anciens condisciples et la violence à laquelle Pinochet avait soumis le pays. Les prescriptions de Friedman étaient si contraignantes, écrivit l’ancien Chicago Boy désabusé, qu’« elles n’auraient pu être appliquées sans les deux éléments qui les sous-tendaient toutes : la force militaire et la terreur politique ». (…)

Joseph Stiglitz, qui était à cette époque économiste en chef à la Banque mondiale, résume bien la mentalité des apôtres de la thérapie de choc. Les métaphores qu’il emploie devraient à présent être familières : « Seule une attaque éclair lancée pendant la“conjoncture favorable” créée par le “brouillard de la transition”permet d’apporter les changements avant que la population n’ait eu le temps de s’organiser pour protéger ses intérêts. » En d’autres termes, la stratégie du choc. (…)

 En 1989, avant la thérapie de choc, deux millions d’habitants de la Fédération de Russie vivaient dans la pauvreté avec moins de quatre dollars par jour. Après l’administration de la « pilule amère », au milieu des années 1990, 74 millions de Russes vivaient sous le seuil de la pauvreté, selon les chiffres de la Banque mondiale. Les responsables des« réformes économiques » russes peuvent donc se vanter d’avoir acculé à la pauvreté 72 millions de personnes en huit ans seulement. (…)

Le sale secret de l’époque néolibérale, c’est que les idéaux socialistes n’ont jamais été vaincus dans le cadre de grandes batailles d’idées ni rejetés par les électeurs, mais balayés à coups de chocs à des moments politiques charnières. En cas de résistance féroce, ils étaient terrassés par la violence pure et simple — écrasés par les tanks de Pinochet, d’Eltsine et de Deng Xiaoping. À d’autres moments, ils étaient simplement trahis par ce que John Williamson a appelé la « politique vaudou » : l’équipe économique secrète constituée par le président bolivien Victor Paz Estenssoro (celle qui enlevait les dirigeants syndicaux en masse), l’ANC qui, en coulisse, a troqué la Charte de la Liberté contre le programme économique top secret de Thabo Mbeki, les partisans de Solidarité qui, de guerre lasse, ont, au lendemain des élections, accepté la thérapie de choc en échange d’un renflouement. C’est précisément parce que le rêve de l’égalité économique est si populaire et si difficile à vaincre au terme d’une lutte équitable que la stratégie du choc a été instituée. (…)


samedi 20 mai 2017

" Du contrat social " par Jean-Jacques Rousseau ( 1762 )

Sitôt que le service public cesse d'être la principale affaire des citoyens, et qu'ils aiment mieux servir de leur bourse que de leur personne, l'État est déjà près de sa ruine. Faut-il marcher au combat ? ils payent des troupes et restent chez eux ; faut-il aller au conseil ? ils nomment des députés et restent chez eux. 

À force de paresse et d'argent, ils ont enfin des soldats pour asservir la patrie, et des représentants pour la vendre.

C'est le tracas du commerce et des arts, c'est l'avide intérêt du gain, c'est la mollesse et l'amour des commodités, qui changent les services personnels en argent. On cède une partie de son profit pour l'augmenter à son aise. Donnez de l'argent, et bientôt vous aurez des fers. Ce mot de finance est un mot d'esclave, il est inconnu dans la cité. Dans un pays vraiment libre, les citoyens font tout avec leurs bras, et rien avec de l'argent ; loin de payer pour s'exempter de leurs devoirs, ils payeraient pour les remplir eux-mêmes. Je suis bien loin des idées communes ; je crois les corvées moins contraires à la liberté que les taxes.


Mieux l’État est constitué, plus les affaires publiques l'emportent sur les privées, dans l'esprit des citoyens. Il y a même beaucoup moins d'affaires privées, parce que la somme du bonheur commun fournissant une portion plus considérable à celui de chaque individu, il lui en reste moins à chercher dans les soins particuliers. Dans une cité bien conduite, chacun vole aux assemblées ; sous un mauvais gouvernement, nul n'aime à faire un pas pour s'y rendre, parce que nul ne prend intérêt à ce qui s'y fait, qu'on prévoit que la volonté générale n'y dominera pas, et qu'enfin les soins domestiques absorbent tout. Les bonnes lois en font faire de meilleures, les mauvaises en amènent de pires. Sitôt que quelqu'un dit des affaires de l'État : Que m'importe ? on doit compter que l'État est perdu.

L'attiédissement de l'amour de la patrie, l'activité de l'intérêt privé, l'immensité des États, les conquêtes, l'abus du gouvernement, ont fait imaginer la voie des députés ou représentants du peuple dans les assemblées de la nation. C'est ce qu'en certain pays on ose appeler le tiers état. Ainsi l'intérêt particulier de deux ordres est mis au premier et second rang ; l'intérêt public n'est qu'au troisième.

La souveraineté ne peut être représentée, par la même raison qu'elle peut être aliénée ; elle consiste essentiellement dans la volonté générale, et la volonté ne se représente point : elle est la même, ou elle est autre ; il n'y a point de milieu. Les députés du peuple ne sont donc ni ne peuvent être ses représentants, ils ne sont que ses commissaires ; ils ne peuvent rien conclure définitivement. Toute loi que le peuple en personne n'a pas ratifiée est nulle ; ce n'est point une loi. Le peuple Anglais pense être libre, il se trompe fort ; il ne l'est que durant l'élection des membres du parlement : sitôt qu'ils sont élus, il est esclave, il n'est rien. Dans les courts moments de sa liberté, l'usage qu'il en fait mérite bien qu'il la perde. 




Quelle est la différence entre un optimiste et un pessimiste ?

L'optimiste pense que l'on vit dans le meilleur des mondes possibles.
Le pessimiste pense que malheureusement c'est vrai.