mercredi 30 novembre 2016

Préface à " La Ferme des animaux " par George Orwell ( 1945 )


Il y a en permanence une orthodoxie, un ensemble d' idées que les bien-pensants sont supposes partager et ne jamais remettre en questIon. Dire telle ou telle chose n'est pas strictement interdit, mais cela « ne se fait pas », exactement comme à l'époque victorienne cela « ne se faisait pas » de prononcer le mot « pantalon » en présence d'une dame. Quiconque défie l'orthodoxie en place se voit réduit au silence avec une surprenante efficacité.




L'idée de ce livre, ou plutôt de son thème central, m'est venue pour la première fois en 1937, mais c'est seulement vers la fin de l'année 1943 que j'ai entrepris de l'écrire. Lorsqu'il fut terminé, il était évident que sa publication n'irait pas sans difficultés (malgré l'actuelle pénurie de livres, qui fait « vendre » à peu près tout ce qui en présente l'apparence) et, de fait, il fut refusé par quatre éditeurs. Seul l'un d'entre eux avait à cela des motifs idéologiques. Deux autres publiaient depuis des années des ouvrages hostiles à la Russie, et le quatrième n'avait aucune orientation politique particulière. L'un de ces éditeurs avait d'ailleurs commencé par accepter le livre, mais il préféra, avant de s'engager formellement, consulter le ministère de l'Information; lequel s'avère l'avoir mis en garde contre une telle publication ou, du moins, la lui avoir fortement déconseillée. Voici un extrait de la lettre de cet éditeur :

" J'ai mentionné la réaction dont m'a fait part un fonctionnaire haut placé du ministère de l'Information quant à la publication d'Animal Farm. Je dois avouer que cet avis m'a fait sérieusement réfléchir. [...] Je m'aperçois que la publication de ce livre serait à l 'heure actuelle susceptible d'être tenue pour particulièrement mal avisée. Si cette fable avait pour cible les dictateurs en général et les dictatures dans leur ensemble, sa publication ne poserait aucun problème, mais, à ce que je vois, elle s'inspire si étroitement de l'histoire de la Russie soviétique et de ses deux dictateurs qu'elle ne peut s'appliquer à aucune autre dictature. Autre chose: la fable perdrait de son caractère offensant si la caste dominante n'était pas représentée par les cochons. Je pense que ce choix des cochons pour incarner la caste dirigeante offensera inévitablement beaucoup de gens et, en particulier, ceux qui sont quelque peu susceptibles, comme le sont manifestement les Russes. "

Ce genre d'intervention constitue un symptôme inquiétant. Il n'est certes pas souhaitable qu'un service gouvernemental exerce une quelconque censure (sauf pour des motifs relevant de la sécurité nationale, comme tout le monde l'admet en temps de guerre) sur des livres dont la publication n'est pas financée par l'Etat. Mais le principal danger qui menace aujourd'hui la liberté de pensée et d'expression n'est pas l'intervention directe du ministère de l'Information ou de tout autre organisme officiel. Si les éditeurs et les directeurs de journaux s'arrangent pour que certains sujets ne soient pas abordés, ce n'est pas par crainte des poursuites judiciaires, mais par crainte de l'opinion publique. La lâcheté intellectuelle est dans notre pays le pire ennemi qu'ait à affronter un écrivain ou un journaliste, et ce fait ne semble pas avoir reçu toute l'attention qu'il mérite. (...)

Ce qu'il y a de plus inquiétant dans la censure des écrits en Angleterre, c'est qu'elle est pour une bonne part volontaire. Les idées impopulaires peuvent être étouffées et les faits gênants passés sous silence, sans qu'il soit besoin pour cela d'une interdiction officielle. Quiconque a vécu quelque temps dans un pays étranger a pu constater comment certaines informations, qui normalement auraient dû faire les gros titres, étaient ignorées par la presse anglaise, non à la suite d'une intervention du gouvernement, mais parce qu'il y avait eu un accord tacite pour considérer qu'il « ne fallait pas » publier de tels faits. En ce qui concerne la presse quotidienne, cela n'a rien d'étonnant. La presse anglaise est très centralisée et appartient dans sa quasi-totalité à quelques hommes très fortunés qui ont toutes les raisons de se montrer malhonnêtes sur certains sujets importants. Mais le même genre de censure voilée est également à l' oeuvre quand il s'agit de livres et de périodiques, ou encore de pièces de théâtre, de films ou d'émissions de radio. Il y a en permanence une orthodoxie, un ensemble d' idées que les bien-pensants sont supposes partager et ne jamais remettre en questIon. Dire telle ou telle chose n'est pas strictement interdit, mais cela « ne se fait pas », exactement comme à l'époque victorienne cela « ne se faisait pas » de prononcer le mot « pantalon » en présence d'une dame. Quiconque défie l'orthodoxie en place se voit réduit au silence avec une surprenante efficacité. (...)

Mais revenons-en maintenant au livre que j'ai écrit. La réaction qu'il provoquera chez la plupart des intellectuels anglais sera fort simple: « Il n'aurait pas dû être publié. » Les critiques littéraires rompus à l'art de dénigrer ne l'attaqueront évidemment pas d'un point de vue politique, mais littéraire: ils diront que c'est un livre ennuyeux, stupide, pour lequel il est malheureux d'avoir gâché du papier. Cela est bien possible, mais il ne s'agit manifestement pas là du fond de l'affaire. On ne dit pas d'un livre qu'il « n'aurait pas dû être publié » pour cette seule raison qu'il est mauvais. Après tout, des tonnes d'immondices paraissent chaque jour sans que personne ne s'en soucie. (...)

L'un des phénomènes propres à notre époque est le reniement des libéraux. Au-delà et en dehors de l'affirmation marxiste bien connue selon laquelle la « liberté bourgeoise » est une illusion, il existe un penchant très répandu à prétendre que la démocratie ne peut être défendue que par des moyens totalitaires. Si on aime la démocratie, ainsi raisonne-t-on, on doit être prêt à écraser ses ennemis par n'importe quel moyen. Mais qui sont ses ennemis ? On s'aperçoit régulièrement que ce ne sont pas seulement ceux qui l'attaquent ouvertement et consciemment, mais aussi ceux qui la mettent «objectivement » en danger en diffusant des théories erronées. (...)

Parler de liberté n'a de sens qu'à condition que ce soit la liberté de dire aux gens ce qu'ils n'ont pas envie d'entendre. Les gens ordinaires partagent encore vaguement cette idée, et agissent en conséquence. Dans notre pays -il n'en va pas de même partout: ce n'était pas le cas dans la France républicaine, et ce n'est pas le cas aujourd'hui aux Etats-Unis -, ce sont les libéraux qui ont peur de la liberté et les intellectuels qui sont prêts à toutes les vilenies contre la pensée. C'est pour attirer l'attention sur ce fait que j'ai écrit cette préface.

vendredi 18 novembre 2016

John Maynard Keynes : "De l’autosuffisance nationale" ( 1933 )



Le capitalisme international et néanmoins individualiste, décadent mais dominant depuis la fin de la guerre, n’est pas une réussite. Il n’est ni intelligent, ni beau, ni juste, ni vertueux, et il ne tient pas ses promesses. En bref, nous ne l’aimons pas et nous commençons à le mépriser. Mais quand nous nous demandons par quoi le remplacer, nous sommes extrêmement perplexes.




Comme la plupart des Anglais, j’ai été élevé dans le respect du libre-échange, considéré non seulement comme une doctrine économique qu’aucune personne rationnelle et instruite ne saurait mettre en doute, mais presque comme une composante de la morale. Je considérais les entorses à ce principe comme stupides et scandaleuses. Je pensais que les inébranlables convictions de l’Angleterre en matière de libre-échange, maintenues depuis près d’un siècle, expliquaient sa suprématie économique devant les hommes et sa justification devant Dieu. En 1923, j’écrivais encore que le libre-échange s’appuyait sur des “vérités” fondamentales qui, énoncées avec les réserves d’usage, ne pouvaient être contestées par quiconque comprend le sens des mots.(…)


L’ouverture internationale n’est pas facteur de paix


D’abord, la question de la paix. Nous sommes aujourd’hui pacifistes avec une telle force de conviction que si les tenants de l’internationalisme économique pouvaient l’emporter sur ce point, ils retrouveraient vite notre appui. Mais il n’est pas évident que concentrer ses efforts sur la conquête de marchés étrangers, introduire dans les structures économiques d’un pays les ressources et l’influence de capitalistes étrangers et dépendre étroitement des politiques des autres pour sa propre vie économique garantisse la paix entre les nations. L’expérience et la prévoyance nous permettraient même d’affirmer le contraire. (…)

Je me sens donc plus proche de ceux qui souhaitent diminuer l’imbrication des économies nationales que de ceux qui voudraient l’accroître. Les idées, le savoir, la science, l’hospitalité, le voyage, doivent par nature être internationaux. Mais produisons chez nous chaque fois que c’est raisonnablement et pratiquement possible, et surtout faisons en sorte que la finance soit nationale. Cependant, il faudra que ceux qui souhaitent dégager un pays de ses liens le fassent avec prudence et sans précipitation. Il ne s’agit pas d’arracher la plante avec ses racines, mais de l’habituer progressivement à pousser dans une direction différente. (…)

Le capitalisme international et néanmoins individualiste, décadent mais dominant depuis la fin de la guerre, n’est pas une réussite. Il n’est ni intelligent, ni beau, ni juste, ni vertueux, et il ne tient pas ses promesses. En bref, nous ne l’aimons pas et nous commençons à le mépriser. Mais quand nous nous demandons par quoi le remplacer, nous sommes extrêmement perplexes. (…)

Cette nouvelle façon de voir les choses a une autre explication. Le XIXe siècle a donné une place extravagante à ce que l’on peut désigner, pour faire court, aux “résultats financiers”, promus critère d’appréciation de toute action, qu’elle soit publique ou privée. Mener sa vie était devenu une sorte de parodie du cauchemar d’un comptable. Au lieu d’utiliser leurs ressources matérielles et techniques, toujours croissantes, pour bâtir une cité splendide, les hommes construisaient des taudis. Et ils pensaient que c’était une bonne chose, qu’il fallait le faire parce que, selon les critères de l’entreprise privée, les taudis sont “rentables”, alors qu’une ville superbe aurait été, selon eux, une dépense d’une folle prodigalité et qui aurait, dans le langage stupide des financiers, “hypothéqué l’avenir” – même si personne ne peut comprendre comment la construction, aujourd’hui, de grands et magnifiques édifices pourrait appauvrir l’avenir, sauf à avoir l’esprit farci d’analogies fallacieuses avec une comptabilité inappropriée.(…)

La même règle de calcul financier, autodestructrice, régit chaque moment de la vie. Nous détruisons la beauté de la campagne parce que les splendeurs d’une nature qui n’appartient à personne n’ont aucune valeur économique. Nous sommes capables d’éteindre le soleil et les étoiles parce qu’ils ne rapportent aucun dividende. Londres est l’une des villes les plus riches de l’histoire de la civilisation, mais elle ne “peut pas se permettre” les réalisations les plus ambitieuses dont sont capables ses habitants, parce qu’elles ne sont “pas rentables”.

Si j’étais au pouvoir, aujourd’hui, j’entreprendrais avec détermination de doter nos grandes villes de tous les équipements artistiques et culturels susceptibles de répondre aux attentes individuelles les plus ambitieuses des citoyens de chacune de ces villes. Je suis convaincu que ce que nous savons créer, nous en avons les moyens, et que l’argent ainsi dépensé sera non seulement plus utile que n’importe quelle allocation de chômage, mais qu’il rendra inutiles ces allocations. Parce qu’avec ce que nous avons dépensé pour les chômeurs en Angleterre depuis la guerre nous aurions pu faire de nos villes les plus magnifiques réalisations humaines du monde.

De même, nous avons considéré qu’il nous fallait absolument ruiner les paysans et détruire une économie fondée sur des traditions très anciennes pour gagner quelques centimes sur une miche de pain. Rien ne devait échapper à l’autel de Moloch et de Mammon réunis ; nous devions tout sacrifier à ces monstres dont le culte nous permettrait de vaincre la pauvreté et conduirait sûrement et aisément la prochaine génération, portée par l’intérêt composé, vers la paix économique. (…)

Le troisième danger, le pire des trois, est l’Intolérance et la répression de toute critique éclairée. Les nouveaux mouvements arrivent généralement au pouvoir par la violence plus ou moins ouverte. Ils n’ont pas convaincu leurs opposants, ils les ont terrassés. La méthode moderne – que je trouve désastreuse, au risque de paraître vieux jeu – consiste à utiliser la propagande et à s’emparer des médias. Il est considéré comme habile et efficace d’empêcher toute idée de se développer et d’utiliser les moyens du pouvoir pour paralyser la réflexion. Ceux qui ont considéré que ces méthodes étaient nécessaires pour parvenir au pouvoir sont tentés de continuer à se servir, pendant la période d’édification de la nouvelle société, des mêmes outils dangereux qui leur ont servi à s’introduire dans la place. (…)


Les nouveaux modèles économiques vers lesquels nous avançons à tâtons sont, par nature, au stade de l’expérimentation. Nous n’avons pas en tête, prête à l’emploi, l’idée exacte de ce que nous voulons. Nous la découvrirons chemin faisant, et nous devrons lui donner forme en fonction de notre expérience. Ce processus de critiques courageuses, libres et sans merci est la condition sine qua non du succès final. Nous avons besoin du concours de tous les esprits brillants du moment. 

Staline a éliminé tout esprit critique, tous ceux qui faisaient preuve d’indépendance, même lorsqu’ils avaient de la sympathie pour sa cause. Il a créé un climat dans lequel le fonctionnement intellectuel s’est atrophié. Les délicates circonvolutions du cerveau ont été pétrifiées. Le son assourdissant du mégaphone remplace les souples inflexions de la voix humaine. Les idioties de la propagande stupéfient même les oiseaux et les bestiaux. Que Staline soit un exemple terrifiant pour tous ceux qui veulent faire des expériences. Si ce n’est pas le cas, je retournerai vite à mes vieux idéaux du XIXe siècle et à l’héritage intellectuel construit sur la réflexion que nous cherchons aujourd’hui à détourner pour atteindre nos propres objectifs.


lundi 31 octobre 2016

"L’usure " par Auguste Blanqui ( 1869-1870 )


Depuis bientôt quatre siècles, notre détestable race détruit sans pitié tout ce qu'elle rencontre, hommes, animaux, végétaux, minéraux. La baleine va s'éteindre, anéantie par une poursuite aveugle. Les forêts de quinquina tombent l'une après l'autre. La hache abat, personne ne replante. On se soucie peu que l'avenir ait la fièvre. Les gisements de houille sont gaspillés avec une incurie sauvage. 


Le sacrifice de l'indépendance individuelle, conséquence forcée de la division du travail, a-t-il été brusque ? Non ! Personne ne l'aurait consenti. Il y a dans le sentiment de la liberté personnelle une si âpre saveur de jouissance, que pas un homme ne l'eût échangée contre le collier doré de la civilisation. 
Cela se voit bien par les sauvages que le monde européen tente d'apprivoiser. Les pauvres gens s'enveloppent dans leur linceul, en pleurant la liberté perdue, et préfèrent la mort à la servitude. Les merveilles du luxe, qui nous paraissent si éblouissantes, ne les séduisent pas. Elles dépassent la portée de leur esprit et de leurs besoins. Elles bouleversent leur existence. Ils les sentent seulement comme des étrangetés ennemies qui enfoncent une pointe acérée dans leur chair et dans leur âme. Les peuplades infortunées que notre irruption a surprises ans les solitudes américaines ou dans les archipels perdus du Pacifique vont disparaître à ce contact mortel. 
Depuis bientôt quatre siècles, notre détestable race détruit sans pitié tout ce qu'elle rencontre, hommes, animaux, végétaux, minéraux. La baleine va s'éteindre, anéantie par une poursuite aveugle. Les forêts de quinquina tombent l'une après l'autre. La hache abat, personne ne replante. On se soucie peu que l'avenir ait la fièvre. Les gisements de houille sont gaspillés avec une incurie sauvage. 
Des hommes étaient apparus soudain, nous racontant par leur seul aspect les premiers temps de notre séjour sur la terre. Il fallait conserver avec un soin filial, ne fût-ce qu'au nom de la science, ces échantillons survivants de nos ancêtres, ces précieux spécimens des âges primitifs. Nous les avons assassinés. Parmi les puissances chrétiennes, c'est à qui les achèvera. 
Nous répondrons du meurtre devant l'histoire. Bientôt, elle nous reprochera ce crime avec toute la véhémence d'une moralité bien supérieure à la nôtre. Il n'y aura pas assez de haines ni de malédictions contre le christianisme qui a tué, sous prétexte de les convertir, ces créatures sans armes, contre le mercantilisme qui les massacre et les empoisonne, contre les nations qui assistent d'un œil sec à ces agonies. 
Les malheureux n'ont pu s'assimiler à nous. Est-ce leur faute ? L'humanité n'a franchi que par des transitions insensibles les étapes sans nombre qui séparent son berceau de son âge viril. Des milliers de siècles dorment entre ces deux moments. Rien ne s'est improvisé chez les hommes, pas plus que dans la nature, si ce n'est les catastrophes qui détruisent et ne fondent jamais. 
Les révolutions elles-mêmes, avec leurs apparences si brusques, ne sont que la délivrance d'une chrysalide. Elles avaient grandi lentement sous l'enveloppe rompue. On ne les voit jamais qu'autonomes, bien différentes de la conquête, invasion brutale d'une force extérieure qui brise et bouleverse sans améliorer. L'évolution spontanée d'une race, d'une peuplade, n'offre rien de pareil. Elle s'accomplit par degrés, sans trouble sensible, comme le développement d'une plante. 
Le régime de la division du travail n'a dû remplacer l'isolement individuel que par une série de transformations, réparties sur une période immense. Chaque pas dans cette voie était applaudi comme une victoire attendue, désirée, et le changement s'est ainsi opéré peu à peu, à travers une longue suite de générations, sans froissement de mœurs, d'habitudes, ni même de préjugés. 
C'était un progrès décisif sans doute... mais le prix ? abandon complet de l'indépendance personnelle ; esclavage réciproque sous l'apparence de solidarité ; les liens de l'association serrés jusqu'au garottement. Nul ne peut désormais pourvoir seul à ses besoins. Son existence tombe à la merci de ses semblables. Il doit en attendre son pain quotidien, presque toutes les choses de la vie. Car il ne peut se livrer qu'à une industrie unique. La qualité du produit est à cette condition qui asservit, et, à mesure que la division du travail s'accentue par les perfectionnements de l'outillage, l'homme se trouve plus étroitement rivé à son métier. 
On sait où en sont venues les choses aujourd'hui. Des êtres humains passent leur existence à faire des pointes d'aiguille et des têtes d'épingle. 
Certes, une telle situation crée des devoirs impérieux entre les citoyens. Chacun étant voué à une occupation simple, la presque totalité de son produit lui est parfaitement inutile. Ce produit servira par quantités infinitésimales à une foule d'autres individus. L'ensemble de ces consommateurs est donc tenu de fournir aux besoins de celui qui a travaillé pour eux. 
La société, dès lors, repose sur l'échange. La loi, qui en règle les conditions, doit être une loi d'assistance mutuelle, strictement conforme à la justice. Car cette aide réciproque est maintenant une question de vie ou de mort pour tous et pour chacun. Or, si le troc en nature suffisait aux temps primitifs, alors que la consommation portait sur un très petit nombre d'objets, tous de nécessité absolue, il devenait radicalement impossible entre les milliers de produits d'une industrie perfectionnée. 
Un intermédiaire était donc indispensable. Les qualités spéciales des métaux précieux ont dû les désigner de bonne heure à l'attention publique. Car l'origine de la monnaie remonte à des époques inconnues. On la suppose née à peu près avec l'âge de bronze. Du reste, ceci n'a aucune importance économique et n'intéresse que l'archéologie. Ce qui nous touche, c'est l'expérience, acquise depuis trop longtemps, que les services rendus par le numéraire ont été payés bien cher. Il a créé l'usure, l'exploitation capitaliste et ses filles sinistres, l'inégalité, la misère. L'idée de Dieu seule lui dispute la palme du mal. (...)

Chaque siècle a son organisme et son existence propres, faisant partie de la vie générale de l'Humanité. Ceci n'est point du fatalisme. Car la sagesse ou la débauche du siècle ont leur retentissement sur la santé de l'espèce. Seulement, l'Humanité, être multiple, peut toujours guérir d'une maladie. Elle en est quitte pour quelques milliers d'années d'hôpital. L'individu risque la mort. 
Il serait donc oiseux et ridicule de perdre ses regrets sur l'abus lamentable qu'on a fait du moyen d'échange. Hélas ! Faut-il l'avouer ? C'était l'inconvénient d'un avantage, l'expiation, disaient les chrétiens, doctrinaires de la souffrance. C'était la substitution de l'escroquerie à l'assassinat... un progrès. La dynastie de sa majesté l'Empereur-Écu venait d'éclore. Elle devait pour longtemps filouter et pressurer le monde. Elle a traversé la vie presque entière de l'humanité, debout, immuable, indestructible, survivant aux monarchies, aux républiques, aux nations et même aux races. 
Aujourd'hui, pour la première fois, elle se heurte à la révolte de ses victimes. Mais un si antique et puissant souverain compte plus de serviteurs que d'ennemis. Les thuriféraires accourent en masse à la rescousse, avec l'encensoir et la musique, criant et chantant : « Hosannah ! Gloire au veau d'or, père de l'abondance ! » Une sévère analyse fera justice de ces cantiques et, dépouillant le sire de ses oripeaux, le montrera nu, ce qu'il est un pick-pocket. 


jeudi 27 octobre 2016

Henri Lefebvre :" Les idéologies de la croissance " ( 17 mai 1972 )


D'autre part, un phénomène très étrange apparaît et se confirme : tous les politiques, dans tous les régimes, se prononcent sans réserve pour la croissance. Avec des raisons diverses selon les régions et les idéologies, mais toujours bonnes. Je ne veux pas ici parler de tous ceux qui s'intéressent à la politique, mais des hommes qui sont dans les institutions, celles du pouvoir.




Il y a peu de temps les pays capitalistes avancés, ou plutôt leurs dirigeants, présentaient un tableau idyllique de la situation économique, malgré quelques ombres qui d'ailleurs s'effaceraient vite, disaient-ils. La croissance pouvait et devait être indéfinie. On la concevait telle, au moins virtuellement. Sauf erreur grave de la part des politiques, pensaient les économistes, le processus de la croissance pouvait tendre vers une courbe exponentielle. Vous savez ce que cela veut dire. La croissance économique se confondait avec une croissance mathématique. Cette croissance était toujours considérée comme quantifiable, comme chiffrable (en tonnes d'acier ou de ciment en barils de pétrole, en unités d'autos ou de navires, etc.). L'aspect quantitatif de la croissance passait pour « positif », au sens le plus fort du terme. (...)


Dans cette mise en perspective, les difficultés de la croissance se situaient au début, dans la période que les marxistes appellent : période de l'accumulation primitive. C'était la fameuse théorie du « take off » — démarrage — de Rostow, l'économiste américain, conseiller réactionnaire de la Maison Blanche. Tout au plus, pouvait-il y avoir ici ou là quelque goulot d'étranglement. L'avenir s'ouvrait largement. Aux techniciens et technocrates de prendre les décisions qui engagent ou plutôt ménagent cet avenir.

Technologie et croissance passaient pour complémentaires l'une de l'autre ; les ordinateurs garantissaient et parachevaient ce processus virtuellement harmonieux, et le gigantisme ne faisait peur à personne, ni celui des entreprises, ni celui des projets, ni celui des stratégies. Au contraire : le gigantisme séduisait, passait pour un critère d'avenir.

Or, voici qu'en très peu de temps, un changement extraordinaire s'est produit : un tableau plus que noir, un tableau tragique se déploie devant nous. Certains vont jusqu'à présenter un nouveau millénarisme. Les échéances s'accumulent ; elles ont une sorte de caractère cumulatif, de sorte que l'an 2000 ne verrait pas seulement la fin d'un monde, mais la fin du monde. Lorsque Stanley Kubrick intitulait son film « 2001 », c'est ce qu'il voulait dire. Passera-t-on le cap de l'an 2000 ? Une idéologie apocalyptique a remplacé en très peu de temps l'ancien optimisme. A tel point qu'on voit apparaître par-ci par-là des théories cycliques du temps ; une vision « catastrophale » remplace l'ancienne idéologie du temps historique, du progrès de l'histoire rationnelle, ayant un sens et une finalité évidents.

Énumérons rapidement les échéances. Ce qu'on appelle la pollution, l'environnement, n'est qu'un masque idéologique ; en particulier, le terme « environnement » n'a aucun sens précis ; c'est tout et ce n'est rien, la nature entière et les banlieues. La pollution, la crise de l'environnement, ne sont que la surface de phénomènes plus profonds, parmi lesquels le déchaînement d'une technologie incontrôlée ; le danger signalé par le rapport maintenant fameux du M.I.T. (Massachussetts Institute of Technology), c'est l'épuisement des ressources en fonction de la technologie incontrôlée et de la démographie galopante.

On a vu surgir des concepts singuliers. par exemple : la soft-technology, technologie qui ne brutaliserait pas la nature. l'artisanat technologique. On a vu apparaître le « shrinkmanship » (art du rétrécissement), visant à réduire les dimensions des entreprises, à obtenir la miniaturisation, surtout celle des risques. Le gigantisme était la marque d'un esprit d'entreprise audacieux. Maintenant, c'est le contraire qui va prévaloir. Un projet pour être pris en considération, doit être petit et précis. C'est le lieu de rappeler que des savants éminents ont pris pour seul mot d'ordre, pour seul programme : « survivre ». Et on a pu lire dans le Monde récemment que les gauchistes ont peut-être tort, mais que les hippies ont raison : ils ont établi que la productivité ne fait pas la qualité de la vie...(...)

Si nous examinons maintenant le XIXème siècle finissant et le début du XXème, si nous essayons de décrire les résultats de cette poussée aveugle, nous pouvons dire à peu près ceci :

1 - Le monde de la marchandise se déploie, en liaison étroite avec l'accroissement de la productivité industrielle, et absorbe ce qu'il y avait avant lui ; le marché mondial se constitue.

2 - L'impérialisme, qui soumet par la force tout ce qui existe dans le monde aux exigences du marché et de la production capitaliste (matières premières, investissements de capitaux, etc.), s'ensuit.

3 - Un ensemble de contradictions en résulte, avec les crises cycliques dont Marx a fait la théorie, qui reviennent régulièrement et qui produisent notamment des conjonctures de guerre. Il ne faut jamais oublier que la première guerre mondiale correspond à une crise cyclique et que la montée du fascisme, puis la deuxième guerre mondiale, correspondent aussi à une grande crise cyclique. Les crises cycliques et les guerres ont le même résultat : liquider des excédents (de choses et d'hommes).

Un mélange curieux d'idéologies accompagne la poussée aveugle du capitalisme. Les idéologies se montrent déjà pluri ou multi-fonctionnelles. Elles cachent la réalité, c'est-à-dire le caractère brutal de la poussée économique, de l'expansion capitaliste. Elles comblent certains champs ou certains points aveugles particulièrement gênants et semblent même éclairer l'avenir. Elles dissimulent les contradictions, et même les font apparemment disparaître, masquant dans une large mesure leurs propres contradictions en tant qu'idéologies. Enfin, elles préparent le chemin de l'expansion, sans rapport apparent avec la croissance et le profit.

Troisièmement, à travers leurs propres difficultés, les bourgeoisies ont gagné un haut degré de conscience politique et d'habileté manoeuvrière. Elles sont assez habiles pour tenter d'absorber la pensée marxiste elle-même. Elles ont dès lors une stratégie encore capable d'offensive ; et c'est, après le fascisme, le néo-capitalisme, le néo-impérialisme. Dans cette stratégie, la croissance joue un rôle de plus en plus grand et d'ailleurs inédit : elle se base sur le marché intérieur, et de plus en plus. Cette stratégie est tout à fait délibérée dans un pays comme le Japon, ce qui explique les taux de croissance exceptionnels. Bien entendu, aucune bourgeoisie au pouvoir ne renonce à trouver ailleurs, dans les pays peu développés, des sources de main-d'oeuvre et de matières premières, des débouchés, des territoires d'investissement ; mais la croissance basée sur le marché intérieur joue un rôle déterminant. Dans ces conditions, cette croissance se connaît et se reconnaît elle-même ; elle se connaît et se reconnaît à la fois comme fin et moyen, fin et moyen se confondant, le moyen devenant but et fin. 

La croissance porte dès lors en elle sa propre idéologie. Il semble qu'il y ait une logique de la croissance, et sa stratégie se confond avec l'idéologie. La croissance se dit nécessaire, déterminée ; elle se prévoit mathématiquement. On en construit de multiples modèles. L'important, c'est ici de souligner que la croissance ainsi connue et reconnue cherche la cohérence ; d'où l'importance, à partir d'une certaine date, de cette notion et la venue d'un véritable fétichisme de la cohérence. La cohérence recherchée, c'est celle qui éliminerait de la pratique sociale toutes les contradictions. Le curieux, l'étrange, c'est qu'alors la science devient idéologique, notamment l'économie politique. Qu'arrive-t-il ? On agit d'une manière tout à fait conséquente, on va jusqu'au bout pour maintenir la croissance. La destruction devient alors inhérente au capitalisme et cela sur toute la ligne. Pas seulement dans la violence déclarée, civile ou militaire. Pourtant on organise l'obsolescence des objets, c'est-à-dire que la durée des objets, des produits industriels, est abrégée volontairement.

La théorie de l'obsolescence donne lieu à des calculs mathématiques ; il y a une démographie des objets qui chiffre l'espérance de vie de n'importe quel produit et le marché s'organise en fonction de l'espérance de vie des objets. Toutes les « espérances » sont calculées, et pour tout objet : automobile (deux ou trois ans), salle de bains (une dizaine d'années). La science est affectée d'un caractère de mort ; elle calcule la mort des choses et la mort des hommes, sur le modèle des tables dont se servent les compagnies d'assurance. Toutes les données du capitalisme fonctionnent sur des tables de mortalité. C'est un élément essentiel du système.

L'usure morale des machines est expressément voulue ; l'outillage est remplacé avant d'être matériellement usé ; il y a détérioration intense du capital fixe, attribuée au progrès technique, et c'est précisément une fonction du progrès technique que de détruire du capital fixe, sans compter bien entendu les destructions des guerres, la destruction de la nature elle-même. Cela, l'idéologie de la croissance le masque avec soin et elle peut le masquer : l'élément négatif n'est plus en dehors du capitalisme. il est dans son propre sein.

Pendant la même période, l'armement entre dans la production pour la croissance. La paix cesse de se distinguer de la guerre. Insidieux ou brutal, le torrent de la production pour la production avance. Le négatif ? Il n'est plus, disons-nous, hors du processus, dans ses arrêts, ses crises. Il est en lui, la destruction devenant inhérente à la production, immanente. Ce qui la dissimule et laisse croire à l'absence de crise !



2 - Les intellectuels ont admis, accepté la situation nouvelle en lui Cherchant un nom ; d'où les dénominations diverses déjà mentionnées : société technicienne, société de consommation, société de loisirs (la pire des mystifications). Leur critique devint alors moralisante et esthétique. Elle a cessé de porter sur l'essentiel ; elle a porté sur la laideur, la méchanceté, la pauvreté...

3 - Le plus grave peut-être, sur ce point précis, ce fut, c'est la rationalisation et la systématisation, en la faisant apparaître à la fois comme motivée, suivant certains schémas de causalité, et comme close. C'est là où j'incrimine la pensée et les ouvrages de H. Marcuse. Sa théorisation est celle du fait accompli. La mise en forme théorique opérée par Marcuse part du rôle de la connaissance dans la croissance capitaliste ; il l'analyse correctement en se bornant au capitalisme américain ; il reste entendu pour lui que la cohérence est atteinte ; il montre à l'ouvre une rationalité immanente, ravageuse mais efficace, qui réussit à rendre « l'homme » unidimensionnel, et qui ferme le système.

La capacité intégrative du savoir parvient d'après lui à priver simultanément la bourgeoisie et la classe ouvrière de tout rôle historique, de toute possibilité de transformation (qualitative). Face à face, elles se neutralisent, toute opposition entre la vie publique et la vie privée, les besoins individuels et les besoins sociaux tombant en raison du progrès technologique. Le « positif » triomphe du négatif. Le « système omniprésent » qui stabilise la société entière surclasse le mode de production capitaliste mais en même temps l'achève, mises à part quelques fissures par lesquelles fusent les protestations des désespérés. Au lieu de montrer des failles au sein de cette cohérence, des lacunes destinées à s'agrandir, Marcuse a insisté sur la logique interne, venue de l'application du savoir à la pratique sociale du capitalisme. Dans ces conditions, si les centres capitalistes sont solides, puissants, logiques et destinés à croître, d'où peut venir une contre-offensive ? Ou bien elle n'aura pas lieu, ou bien elle viendra des périphéries !

D'autre part, un phénomène très étrange apparaît et se confirme : tous les politiques, dans tous les régimes, se prononcent sans réserve pour la croissance. Avec des raisons diverses selon les régions et les idéologies, mais toujours bonnes. Je ne veux pas ici parler de tous ceux qui s'intéressent à la politique, mais des hommes qui sont dans les institutions, celles du pouvoir. Évidemment, les raisons que l'on peut donner pour maintenir la croissance ne sont pas les mêmes dans les pays dits mal développés, autrefois ou encore dépendants, et les grands pays industriels. Les raisons données par les politiques dans les pays dépendants sont certainement « meilleures ». Il n'en reste pas moins que la quasi-totalité des politiques se prononce pour la croissance dans les pays qu'ils contrôlent, en refusant de tenir compte des graves implications et conséquences ! D'où une situation à propos de laquelle le mot « paradoxe » est faible.

Certains groupes dits « gauchistes » casseraient volontiers la croissance. risquant le retour à l'archaïque et la dislocation de la totalité sociale, et cela en continuant à miser sur les seules périphéries. Quant au mouvement communiste et socialiste, il a toujours misé sur le global, sur le central. Conservateur à sa manière, ce mouvement se propose de maintenir la croissance et se dit seul habilité à la maintenir. En somme, socialistes et communistes, en- Europe, proposent seulement de prendre le relais de la bourgeoisie dans la croissance, bien qu'ils divergent sur les modalités d'exécution. Pour eux, la critique de la croissance ne représente qu'un malthusianisme généralisé (à tous points de vue : démographique, technologique, économique).

Quant à la bourgeoisie et au capitalisme, ils flottent, comme on sait entre l'euphorie et le nihilisme : ils pressentent les difficultés de la croissance indéfinie pour les avoir expérimentées ; ils promettent qu'ils maintiendront la croissance mais sans confiance dans l'avenir. Leurs sautes d'humeur sont continues.

À travers la problématique de la croissance, ce sont donc des idéologies nouvelles qui s'affrontent. En essayant d'écarter le voile des idéologies, on peut cependant affirmer que la croissance indéfinie est impossible et que cette thèse, celle de sa poursuite indéfinie, est elle-même une idéologie. S'il se vérifie qu'une crise globale menace les centres, la situation pratique et théorique donne tort à ces courants qu'on appelle « gauchistes » alors qu'ils ont raison de dénoncer les méfaits de la croissance et de son idéologie. Dans ces conditions peut-il s'agir seulement de prendre la relève de la bourgeoisie pour retrouver les mêmes problèmes ? Non. Il faut trouver autre chose. On peut proposer

1 - une stratégie qui rassemblerait les éléments périphériques avec ceux des centres en difficulté, c'est-à-dire avec les éléments de la classe ouvrière qui se délivreront de l'idéologie de la croissance ;

2 - une orientation de la croissance vers les besoins spécifiquement sociaux et non plus vers les besoins individuels, orientation qui impliquerait la limitation progressive de cette croissance et qui éviterait soit de la casser brutalement, soit de la prolonger indéfiniment. On sait par ailleurs que ces besoins sociaux qui, d'après Marx, définissent un *mode de production socialiste, sont de plus en plus urbains et relatifs à la production ainsi qu'à la gestion de l'espace.

3 - un projet complet et détaillé portant sur l'organisation de la vie et de l'espace en y faisant la plus large part à l'autogestion, mais en sachant que l'autogestion pose autant de problèmes qu'elle en résout.

Un tel projet global, voie plutôt que programme, que plan ou modèle, porte sur la vie collective et ne peut être qu'œuvre collective, simultanément pratique et théorie. il ne peut dépendre ni d'un parti, ni d'un « bloc » politique, mais ne peut s'attacher qu'à un ensemble, diversifié, qualitatif, de mouvements, de revendications, d'actions.

Conférence prononcée à Alger, le 17 mai 1972

mercredi 21 septembre 2016

PLINE L'ANCIEN HISTOIRE NATURELLE. TOME SECOND. LIVRE XXXIII " TRAITANT DES MÉTAUX." ( 77 )



Et de fait c'est à sa superficie qu'elle produit les substances médicinales, comme les céréales, prodigue et facile pour tout ce qui nous est utile.




Les substances qu'elle a cachées dans ses profondeurs, qui ne sont pas produites avec rapidité, voilà ce qui nous pousse, voilà ce qui nous conduit dans les régions infernales. En se laissant aller à l'imagination, que l'on calcule combien il faudra de siècles pour mettre fin à ces travaux qui l'épuisent, et jusqu'où pénétrera notre cupidité ! 

Nous allons parler maintenant des métaux, la richesse par excellence, et le signe de la valeur des choses. L'industrie, pour divers motifs, fouille le sein de la terre. Ici elle creuse pour satisfaire l'avarice, et va chercher l'or, l'argent, l'électrum, le cuivre ; là, pour satisfaire le luxe, elle poursuit les pierres précieuses employées à décorer les murailles ou à parer les mains ; ailleurs, elle sert un courage furieux en extrayant le fer, plus à gré que l'or même au milieu de la guerre et du carnage. 

Nous suivons toutes les veines de la terre, et, vivant sur les excavations que nous avons faites, nous nous étonnons que parfois elle s'entr'ouvre ou qu'elle tremble ! comme si l'indignation ne suffisait pour arracher de pareils châtiments à cette mère sacrée ! 

Nous pénétrons dans ses entrailles, nous cherchons des richesses dans le séjour des mânes : ne semble-t-il pas qu'elle ne soit ni assez bienfaisante ni assez féconde là où nos pieds la foulent ? Et ce n'est guère pour aller chercher des remèdes que nous entreprenons ces travaux. Quel est en effet celui qui dans de pareilles fouilles s'est proposé la médecine pour but ? 

Et de fait c'est à sa superficie qu'elle produit les substances médicinales, comme les céréales, prodigue et facile pour tout ce qui nous est utile. Les substances qu'elle a cachées dans ses profondeurs, qui ne sont pas produites avec rapidité, voilà ce qui nous pousse, voilà ce qui nous conduit dans les régions infernales. En se laissant aller à l'imagination, que l'on calcule combien il faudra de siècles pour mettre fin à ces travaux qui l'épuisent, et jusqu'où pénétrera notre cupidité ! 

Combien notre vie serait innocente, combien heureuse, combien même voluptueuse, si nous ne désirions que ce qui se trouve à la surface de la terre, en un mot, que ce qui est à notre portée !

http://remacle.org/bloodwolf/erudits/plineancien/livre33.htm

samedi 20 août 2016

"L'homme posthistorique" par Lewis Mumford ( 1956 )


Nous sommes donc fondés à dire de l’homme posthistorique, se condamnant lui-même et condamnant tout ce qui l’entoure à la destruction, ce que le capitaine Achab du prophétique Moby Dick de Melville s’avoue dans un éclair de lucidité :



« Tous mes moyens sont sains, normaux; mes mobiles et mon but sont fous ».


La ligne possible de développement que je vais maintenant prolonger repose sur l’hypothèse que notre civilisation continuera à suivre le chemin tracé par le Nouveau Monde et accordera toujours plus d’importance aux pratiques introduites à l’origine par le capitalisme, la technique de la machine, les sciences physiques, l’administration bureaucratique et le gouvernement totalitaire; et que de leur côté ces pratiques se combineront pour former un système parfaitement clos sur lui-même, dirigé par une intelligence délibérément dépersonnalisée. Cela impliquerait bien évidemment l’effacement ou la suppression des qualités humaines et des institutions apparues antérieurement dans l’histoire. Dans un tel système, les aspirations de l’homme se conformeraient à un processus mécanique immunisé contre tout désir divergent. Ainsi viendrait au monde une nouvelle créature, l’homme posthistorique.

L’expression « homme posthistorique » a été forgée par M. Roderick Seidenberg dans un livre lucide publié sous ce titre. Réduite à ses grandes lignes, sa thèse est que la vie instinctive de l’homme, primordiale tout au long de son passé animal, a perdu du terrain au cours de l’histoire, tandis que son intelligence consciente prenait de plus en plus fermement le contrôle d’une activité après l’autre. Ainsi la vie organique elle-même est passée au second plan, au profit de ce que l’intelligence permet de comprendre et d’utiliser, c’est-à-dire le processus causal, dans lequel les acteurs humains se voient conférer le même statut que les moyens non humains. En se détachant de l’instinctif, de l’intentionnel et de l’organique, et en s’attachant au causal et au mécanique, l’intelligence a pu contrôler plus efficacement toutes les activités : aujourd’hui, elle ne cesse d’étendre ses conquêtes du domaine des activités « matérielles » à celles qui sont biologiques et sociales ; et tout ce qui dans la nature de l’homme ne se soumettra pas de bon gré à l’intelligence sera, avec le temps, écrasé ou éradiqué.

Selon cette hypothèse, la nature de l’homme a commencé à subir à l’époque moderne un changement final décisif. Avec l’invention de la méthode scientifique et des procédés dépersonnalisés de la technique moderne, l’intelligence froide, qui est parvenue comme jamais auparavant à maîtriser les forces de la nature, domine déjà largement toute activité humaine. Pour survivre dans ce monde, l’homme lui-même doit s’adapter complètement à la machine. Les types humains réfractaires à l’adaptation, comme l’artiste ou le poète, le saint ou le paysan, seront soit remodelés, soit éliminés par la sélection sociale. (...)

Poussons plus loin cette hypothèse. L’intelligence voyant son hégémonie établie par la méthode scientifique, l’homme appliquera à tous les organismes vivants, et par-dessus tout à lui-même, les règles qu’il a appliquées au monde matériel. Ayant pour seuls buts l’économie et la puissance, il créera une société n’ayant d’autres qualités que celles qui peuvent être intégrées dans une machine. La machine est en fait précisément cette part de l’organisme qui peut être conçue et contrôlée par la seule intelligence. En prenant pour modèle le fonctionnement régulier de la machine, l’intelligence produira une société semblable à celles de certains insectes, qui sont demeurées stables pendant soixante millions d’années : car une fois que l’intelligence a mis au point un mode de fonctionnement, elle ne permet aucune déviation par rapport à cette solution parfaite. (...)

Si nous passons de la fiction à la réalité des projets actuels, nous voyons l’abstraction scientifique et l’habileté technique la plus poussée mises au service d’un idéal infantile, inventant des super-mécanismes extravagants à seule fin d’échapper aux problèmes auxquels des individus adultes et une société adulte doivent faire face. Les anciens rêves d’évasion par l’exploration et la colonisation lointaines avaient au moins le mérite de lancer les aventuriers à la conquête de contrées réellement favorables à la vie. Les richesses du Cathay dont parlait Marco Polo n’étaient pas un vain rêve, et les merveilles réelles découvertes aux Amériques surpassaient celles, imaginaires, promises par la fontaine de jouvence. Mais nul ne peut prétendre, sans falsifier les faits, que l’existence sur un satellite spatial ou sur la face cachée de la Lune ressemblerait le moins du monde à la vie humaine. Ceux pour lesquels il n’y a aucun sens à la vie, si ce n’est dans un mouvement continu à travers l’espace, révèlent eux-mêmes les limites de l’intelligence dépersonnalisée. Ils montrent qu’une technique hautement complexe peut être le produit de ce qui est, humainement parlant, un esprit indigent, seulement capable de surveiller sur un écran de contrôle des réalités confinées, isolées de la complexité de la vie organique. (...)

Nous sommes donc fondés à dire de l’homme posthistorique, se condamnant lui-même et condamnant tout ce qui l’entoure à la destruction, ce que le capitaine Achab du prophétique Moby Dick de Melville s’avoue dans un éclair de lucidité :

« Tous mes moyens sont sains, normaux; mes mobiles et mon but sont fous ».

Car il n’y a guère de doute que l’hostilité à la vie que manifeste l’homme posthistorique ne finisse par jouer contre lui. En raison de son inadaptation profondément enracinée, due peut-être à sa consciente dépréciation de son humanité et à la haine de soi inconsciente qu’elle engendre, il est probable qu’il mettra un point final à sa carrière alors qu’il l’aura à peine entamée. (...)

Son attitude à l’égard de la nature est totalement dépourvue du sentiment d’unité et d’harmonieuse sympathie qui amenait l’homme primitif à attribuer sa propre vitalité à des morceaux de bois et à des pierres : la nature n’est plus pour lui qu’un stock de matériaux inertes, à décomposer, à resynthétiser et à remplacer par un équivalent fabriqué mécaniquement. Il en va de même de la personnalité humaine, dont une part, l’intelligence rationnelle, est amplifiée jusqu’à des dimensions surhumaines, tandis que tout le reste est mutilé ou proscrit.
La vie se résume alors pour l’homme à maintenir l’intelligence, et avec elle la machine, en bon état de marche. (...)

Dans ce passage à un monde dirigé par la seule intelligence et voué au seul développement de la puissance, tous les efforts de l’homme posthistorique tendent à l’uniformité. En contraste avec la diversité organique, présente originellement dans la nature et enrichie par une large part des efforts historiques de l’homme, l’environnement dans sa totalité devient aussi uniforme et aussi rectiligne qu’une autoroute de béton, afin de permettre le fonctionnement uniforme d’une masse uniforme d’unités humaines.  (...)

Pour sa propre sécurité, et aussi pour célébrer comme il convient le culte de son dieu, la machine, l’homme posthistorique doit effacer tout souvenir de ce qui est sauvage et indomptable, bigarré et étrange, unique et précieux : les montagnes qu’on pourrait être tenté d’escalader, les déserts où l’on pourrait rechercher la solitude et la paix intérieure, les jungles dont les créatures vivantes pourraient rappeler à quelque explorateur humain dont la sensibilité n’aurait pas été altérée la prodigalité avec laquelle la nature a autrefois créé, à partir du rocher et du protoplasme originels, une immense variété d’habitats et de modes de vie.

Déjà, dans les grandes métropoles et dans les conurbations proliférantes du monde occidental, les fondations de l’environnement posthistorique ont été posées : la vie d’un opérateur d’ascenseur automatique dans un grand immeuble de bureaux est presque aussi vide et morne que le deviendra la vie tout entière une fois que la culture posthistorique aura effectivement effacé tout souvenir d’un passé plus riche. Au rythme actuel de l’urbanisation, il ne faudra guère qu’un siècle pour que la destruction de tous les espaces vivants naturels, ou plutôt leur transformation en tissu urbain de basse qualité, ne laisse plus rien subsister qui permette d’échapper à la vie posthistorique. Si le but de l’histoire humaine est un type d’homme uniforme, se reproduisant à un rythme uniforme, dans un environnement uniforme, maintenu à température, pression et humidité constantes, vivant une existence uniformément sans vie, avec des besoins physiques uniformes satisfaits par des produits uniformes, toute rébellion intérieure se trouvant ramenée à la norme par les hypnotiques et les sédatifs, ou par des interventions chirurgicales, une créature sous pression mécanique constante, de l’incubateur à l’incinérateur, presque tous les problèmes du développement humain seront réglés. Il restera toutefois celui-ci : pourquoi quiconque, fût-ce une machine, se soucierait-il de conserver en vie une telle créature ? (...)

La sympathie et l’empathie, la capacité de se mettre, par l’imagination et l’amour, à l’unisson de la vie des autres hommes, n’ont pas de place dans la culture posthistorique, qui exige que tous les hommes soient traités comme des choses. Humainement parlant, l’homme posthistorique est un infirme, sinon un délinquant actif, et finalement un monstre potentiel. La nature pathologique de son infirmité est dissimulée par son haut quotient intellectuel.

 Vêtus de banals costumes de confection, exprimant des opinions apparemment tout aussi banales et prosaïques, ces monstres sont déjà à l’œuvre dans la société actuelle. Leurs activités caractéristiques — tels leurs préparatifs pour la guerre atomique, bactériologique et chimique — sont aussi irrationnelles que leurs actes sont compulsifs et automatiques. Le fait que la démence morale, sinon la futilité pratique, de ces préparatifs n’ait pas provoqué une révolte humaine généralisée montre à quel point le développement de la société posthistorique est déjà avancé. (...)

L’homme moderne s’est déjà dépersonnalisé si profondément qu’il n’est plus assez homme pour tenir tête à ses machines. L’homme primitif, faisant fond sur la puissance de la magie, avait confiance en sa capacité de diriger les forces naturelles et de les maitriser. L’homme posthistorique, disposant des immenses ressources de la science, a si peu confiance en lui qu’il est prêt à accepter son propre remplacement, sa propre extinction, plutôt que d’avoir à arrêter les machines ou même seulement à les faire tourner à moindre régime. En érigeant en absolus les connaissances scientifiques et les inventions techniques, il a transformé la puissance matérielle en impuissance humaine : il préférera commettre un suicide universel en accélérant le cours de l’investigation scientifique plutôt que de sauver l’espèce humaine en le ralentissant, ne serait-ce que temporairement.

Jamais auparavant l’homme n’a été aussi affranchi des contraintes imposées par la nature, mais jamais non plus il n’a été davantage victime de sa propre incapacité à développer dans leur plénitude ses traits spécifiquement humains; dans une certaine mesure, comme je l’ai déjà suggéré, il a perdu le secret de son humanisation. Le stade extrême du rationalisme posthistorique, nous pouvons le prédire avec certitude, poussera plus loin un paradoxe déjà visible : non seulement la vie elle-même échappe d’autant plus à la maîtrise de l’homme que les moyens de vivre deviennent automatiques, mais encore le produit ultime — l’homme lui-même — deviendra d’autant plus irrationnel que les méthodes de production se rationaliseront. (...)

Plus nous avançons dans la voie posthistorique, plus nous trouvons d’ironiques confirmations de la stupidité et de la fausseté de son projet humain. Deux siècles d’inventions et d’organisation mécanique ont déjà eu pour effet de créer des organisations qui fonctionnent automatiquement, avec un minimum d’intervention humaine active. Au contraire de la civilisation, qui à ses débuts avait besoin pour se constituer de l’impulsion de chefs, ce système automatique fonctionne mieux avec des gens anonymes, sans mérite particulier, qui sont en fait des rouages amovibles et interchangeables : des techniciens et des bureaucrates, experts dans leur secteur restreint, mais dénués de toute compétence dans les arts de la vie, lesquels exigent précisément les aptitudes qu’ils ont efficacement réprimées. 

Avec le développement à venir des systèmes cybernétiques permettant de prendre des décisions sur des sujets excédant, de par leur complexité ou les séries astronomiques de nombres impliqués, les capacités humaines de patience ou de calcul, l’homme posthistorique est sur le point d’évincer le seul organe humain dont il fasse quelque cas : le lobe frontal de son cerveau.

En créant la machine pensante, l’homme a fait le dernier pas vers la soumission à la mécanisation, et son abdication finale devant ce produit de sa propre ingéniosité lui fournira un nouvel objet d’adoration : un dieu cybernétique. Il est vrai que cette nouvelle religion exigera de ses fidèles une foi plus aveugle encore que le Dieu de l’homme axial : la certitude que ce démiurge mécanique, dont les calculs ne pourront être humainement vérifiés, ne donnera que des réponses correctes…(...)

La vie de l’homme posthistorique serait au comble de l’appauvrissement dans un voyage interplanétaire par fusée, ou dans l’édification et l’occupation par l’homme d’une station spatiale satellite. Il est significatif que l’objectif d’une telle expédition soit de mieux connaître l’univers physique, ou bien — et c’est ce qui justifie actuellement les sommes énormes consacrées à ce secteur — de disposer d’une position stratégique pour détruire par la violence un éventuel ennemi humain : des pouvoirs surhumains au service de buts infrahumains ! 

(Ce dont l’homme a vraiment besoin, c’est de se connaître assez lui-même pour comprendre pourquoi il accorde tant d’importance à la science de l’univers, alors même qu’il lui faudrait surtout se pencher sur sa propre immaturité et sur son déséquilibre pathologique.) Dans de telles conditions, la vie serait à nouveau réduite à l’accomplissement des fonctions physiologiques : respirer, manger, excréter ; et cet accomplissement lui- même n’aurait rien de très aisé sur un vaisseau spatial. Tel est cependant le but final de l’homme posthistorique : l’ultime objet de ce qui lui tient lieu de désir, la justification de tous ses renoncements. Son destin est de se transformer en un homoncule artificiel dans une capsule autopropulsée, voyageant à la vitesse maximale et ayant étouffé jusqu’à les éteindre ses dons naturels, mais surtout ayant éliminé toute forme spontanée de vie de l’esprit.

Le triomphe de l’homme posthistorique, on peut l’affirmer, ferait disparaître toute raison sérieuse de demeurer en vie. Seuls ceux qui ont déjà perdu l’esprit pourraient contempler sans horreur un tel vide spirituel ; seuls ceux qui ont déjà renoncé à la richesse de la vie pourraient contempler sans désespoir une telle existence sans vie. En comparaison, le culte des morts égyptien était débordant de vitalité : une momie dans sa tombe donne une meilleure idée qu’un cosmonaute d’un être humain dans sa plénitude.

Déjà, dans ses rêves de vol spatial, comme dans ses projets guerriers infrahumains, l’homme posthistorique a perdu le contact avec la réalité vivante : il s’est livré lui-même à ses pulsions de mort. Même s’il réussissait provisoirement sa mutation, cela ne ferait qu’amener la tragédie humaine à son dénouement. Car ce qui est posthistorique est aussi posthumain.


Lewis Mumford, "Les transformations de l'Homme" ( 1956 )



Quelle est la différence entre un optimiste et un pessimiste ?

L'optimiste pense que l'on vit dans le meilleur des mondes possibles.
Le pessimiste pense que malheureusement c'est vrai.