samedi 20 août 2016

"L'homme posthistorique" par Lewis Mumford ( 1956 )


Nous sommes donc fondés à dire de l’homme posthistorique, se condamnant lui-même et condamnant tout ce qui l’entoure à la destruction, ce que le capitaine Achab du prophétique Moby Dick de Melville s’avoue dans un éclair de lucidité :



« Tous mes moyens sont sains, normaux; mes mobiles et mon but sont fous ».


La ligne possible de développement que je vais maintenant prolonger repose sur l’hypothèse que notre civilisation continuera à suivre le chemin tracé par le Nouveau Monde et accordera toujours plus d’importance aux pratiques introduites à l’origine par le capitalisme, la technique de la machine, les sciences physiques, l’administration bureaucratique et le gouvernement totalitaire; et que de leur côté ces pratiques se combineront pour former un système parfaitement clos sur lui-même, dirigé par une intelligence délibérément dépersonnalisée. Cela impliquerait bien évidemment l’effacement ou la suppression des qualités humaines et des institutions apparues antérieurement dans l’histoire. Dans un tel système, les aspirations de l’homme se conformeraient à un processus mécanique immunisé contre tout désir divergent. Ainsi viendrait au monde une nouvelle créature, l’homme posthistorique.

L’expression « homme posthistorique » a été forgée par M. Roderick Seidenberg dans un livre lucide publié sous ce titre. Réduite à ses grandes lignes, sa thèse est que la vie instinctive de l’homme, primordiale tout au long de son passé animal, a perdu du terrain au cours de l’histoire, tandis que son intelligence consciente prenait de plus en plus fermement le contrôle d’une activité après l’autre. Ainsi la vie organique elle-même est passée au second plan, au profit de ce que l’intelligence permet de comprendre et d’utiliser, c’est-à-dire le processus causal, dans lequel les acteurs humains se voient conférer le même statut que les moyens non humains. En se détachant de l’instinctif, de l’intentionnel et de l’organique, et en s’attachant au causal et au mécanique, l’intelligence a pu contrôler plus efficacement toutes les activités : aujourd’hui, elle ne cesse d’étendre ses conquêtes du domaine des activités « matérielles » à celles qui sont biologiques et sociales ; et tout ce qui dans la nature de l’homme ne se soumettra pas de bon gré à l’intelligence sera, avec le temps, écrasé ou éradiqué.

Selon cette hypothèse, la nature de l’homme a commencé à subir à l’époque moderne un changement final décisif. Avec l’invention de la méthode scientifique et des procédés dépersonnalisés de la technique moderne, l’intelligence froide, qui est parvenue comme jamais auparavant à maîtriser les forces de la nature, domine déjà largement toute activité humaine. Pour survivre dans ce monde, l’homme lui-même doit s’adapter complètement à la machine. Les types humains réfractaires à l’adaptation, comme l’artiste ou le poète, le saint ou le paysan, seront soit remodelés, soit éliminés par la sélection sociale. (...)

Poussons plus loin cette hypothèse. L’intelligence voyant son hégémonie établie par la méthode scientifique, l’homme appliquera à tous les organismes vivants, et par-dessus tout à lui-même, les règles qu’il a appliquées au monde matériel. Ayant pour seuls buts l’économie et la puissance, il créera une société n’ayant d’autres qualités que celles qui peuvent être intégrées dans une machine. La machine est en fait précisément cette part de l’organisme qui peut être conçue et contrôlée par la seule intelligence. En prenant pour modèle le fonctionnement régulier de la machine, l’intelligence produira une société semblable à celles de certains insectes, qui sont demeurées stables pendant soixante millions d’années : car une fois que l’intelligence a mis au point un mode de fonctionnement, elle ne permet aucune déviation par rapport à cette solution parfaite. (...)

Si nous passons de la fiction à la réalité des projets actuels, nous voyons l’abstraction scientifique et l’habileté technique la plus poussée mises au service d’un idéal infantile, inventant des super-mécanismes extravagants à seule fin d’échapper aux problèmes auxquels des individus adultes et une société adulte doivent faire face. Les anciens rêves d’évasion par l’exploration et la colonisation lointaines avaient au moins le mérite de lancer les aventuriers à la conquête de contrées réellement favorables à la vie. Les richesses du Cathay dont parlait Marco Polo n’étaient pas un vain rêve, et les merveilles réelles découvertes aux Amériques surpassaient celles, imaginaires, promises par la fontaine de jouvence. Mais nul ne peut prétendre, sans falsifier les faits, que l’existence sur un satellite spatial ou sur la face cachée de la Lune ressemblerait le moins du monde à la vie humaine. Ceux pour lesquels il n’y a aucun sens à la vie, si ce n’est dans un mouvement continu à travers l’espace, révèlent eux-mêmes les limites de l’intelligence dépersonnalisée. Ils montrent qu’une technique hautement complexe peut être le produit de ce qui est, humainement parlant, un esprit indigent, seulement capable de surveiller sur un écran de contrôle des réalités confinées, isolées de la complexité de la vie organique. (...)

Nous sommes donc fondés à dire de l’homme posthistorique, se condamnant lui-même et condamnant tout ce qui l’entoure à la destruction, ce que le capitaine Achab du prophétique Moby Dick de Melville s’avoue dans un éclair de lucidité :

« Tous mes moyens sont sains, normaux; mes mobiles et mon but sont fous ».

Car il n’y a guère de doute que l’hostilité à la vie que manifeste l’homme posthistorique ne finisse par jouer contre lui. En raison de son inadaptation profondément enracinée, due peut-être à sa consciente dépréciation de son humanité et à la haine de soi inconsciente qu’elle engendre, il est probable qu’il mettra un point final à sa carrière alors qu’il l’aura à peine entamée. (...)

Son attitude à l’égard de la nature est totalement dépourvue du sentiment d’unité et d’harmonieuse sympathie qui amenait l’homme primitif à attribuer sa propre vitalité à des morceaux de bois et à des pierres : la nature n’est plus pour lui qu’un stock de matériaux inertes, à décomposer, à resynthétiser et à remplacer par un équivalent fabriqué mécaniquement. Il en va de même de la personnalité humaine, dont une part, l’intelligence rationnelle, est amplifiée jusqu’à des dimensions surhumaines, tandis que tout le reste est mutilé ou proscrit.
La vie se résume alors pour l’homme à maintenir l’intelligence, et avec elle la machine, en bon état de marche. (...)

Dans ce passage à un monde dirigé par la seule intelligence et voué au seul développement de la puissance, tous les efforts de l’homme posthistorique tendent à l’uniformité. En contraste avec la diversité organique, présente originellement dans la nature et enrichie par une large part des efforts historiques de l’homme, l’environnement dans sa totalité devient aussi uniforme et aussi rectiligne qu’une autoroute de béton, afin de permettre le fonctionnement uniforme d’une masse uniforme d’unités humaines.  (...)

Pour sa propre sécurité, et aussi pour célébrer comme il convient le culte de son dieu, la machine, l’homme posthistorique doit effacer tout souvenir de ce qui est sauvage et indomptable, bigarré et étrange, unique et précieux : les montagnes qu’on pourrait être tenté d’escalader, les déserts où l’on pourrait rechercher la solitude et la paix intérieure, les jungles dont les créatures vivantes pourraient rappeler à quelque explorateur humain dont la sensibilité n’aurait pas été altérée la prodigalité avec laquelle la nature a autrefois créé, à partir du rocher et du protoplasme originels, une immense variété d’habitats et de modes de vie.

Déjà, dans les grandes métropoles et dans les conurbations proliférantes du monde occidental, les fondations de l’environnement posthistorique ont été posées : la vie d’un opérateur d’ascenseur automatique dans un grand immeuble de bureaux est presque aussi vide et morne que le deviendra la vie tout entière une fois que la culture posthistorique aura effectivement effacé tout souvenir d’un passé plus riche. Au rythme actuel de l’urbanisation, il ne faudra guère qu’un siècle pour que la destruction de tous les espaces vivants naturels, ou plutôt leur transformation en tissu urbain de basse qualité, ne laisse plus rien subsister qui permette d’échapper à la vie posthistorique. Si le but de l’histoire humaine est un type d’homme uniforme, se reproduisant à un rythme uniforme, dans un environnement uniforme, maintenu à température, pression et humidité constantes, vivant une existence uniformément sans vie, avec des besoins physiques uniformes satisfaits par des produits uniformes, toute rébellion intérieure se trouvant ramenée à la norme par les hypnotiques et les sédatifs, ou par des interventions chirurgicales, une créature sous pression mécanique constante, de l’incubateur à l’incinérateur, presque tous les problèmes du développement humain seront réglés. Il restera toutefois celui-ci : pourquoi quiconque, fût-ce une machine, se soucierait-il de conserver en vie une telle créature ? (...)

La sympathie et l’empathie, la capacité de se mettre, par l’imagination et l’amour, à l’unisson de la vie des autres hommes, n’ont pas de place dans la culture posthistorique, qui exige que tous les hommes soient traités comme des choses. Humainement parlant, l’homme posthistorique est un infirme, sinon un délinquant actif, et finalement un monstre potentiel. La nature pathologique de son infirmité est dissimulée par son haut quotient intellectuel.

 Vêtus de banals costumes de confection, exprimant des opinions apparemment tout aussi banales et prosaïques, ces monstres sont déjà à l’œuvre dans la société actuelle. Leurs activités caractéristiques — tels leurs préparatifs pour la guerre atomique, bactériologique et chimique — sont aussi irrationnelles que leurs actes sont compulsifs et automatiques. Le fait que la démence morale, sinon la futilité pratique, de ces préparatifs n’ait pas provoqué une révolte humaine généralisée montre à quel point le développement de la société posthistorique est déjà avancé. (...)

L’homme moderne s’est déjà dépersonnalisé si profondément qu’il n’est plus assez homme pour tenir tête à ses machines. L’homme primitif, faisant fond sur la puissance de la magie, avait confiance en sa capacité de diriger les forces naturelles et de les maitriser. L’homme posthistorique, disposant des immenses ressources de la science, a si peu confiance en lui qu’il est prêt à accepter son propre remplacement, sa propre extinction, plutôt que d’avoir à arrêter les machines ou même seulement à les faire tourner à moindre régime. En érigeant en absolus les connaissances scientifiques et les inventions techniques, il a transformé la puissance matérielle en impuissance humaine : il préférera commettre un suicide universel en accélérant le cours de l’investigation scientifique plutôt que de sauver l’espèce humaine en le ralentissant, ne serait-ce que temporairement.

Jamais auparavant l’homme n’a été aussi affranchi des contraintes imposées par la nature, mais jamais non plus il n’a été davantage victime de sa propre incapacité à développer dans leur plénitude ses traits spécifiquement humains; dans une certaine mesure, comme je l’ai déjà suggéré, il a perdu le secret de son humanisation. Le stade extrême du rationalisme posthistorique, nous pouvons le prédire avec certitude, poussera plus loin un paradoxe déjà visible : non seulement la vie elle-même échappe d’autant plus à la maîtrise de l’homme que les moyens de vivre deviennent automatiques, mais encore le produit ultime — l’homme lui-même — deviendra d’autant plus irrationnel que les méthodes de production se rationaliseront. (...)

Plus nous avançons dans la voie posthistorique, plus nous trouvons d’ironiques confirmations de la stupidité et de la fausseté de son projet humain. Deux siècles d’inventions et d’organisation mécanique ont déjà eu pour effet de créer des organisations qui fonctionnent automatiquement, avec un minimum d’intervention humaine active. Au contraire de la civilisation, qui à ses débuts avait besoin pour se constituer de l’impulsion de chefs, ce système automatique fonctionne mieux avec des gens anonymes, sans mérite particulier, qui sont en fait des rouages amovibles et interchangeables : des techniciens et des bureaucrates, experts dans leur secteur restreint, mais dénués de toute compétence dans les arts de la vie, lesquels exigent précisément les aptitudes qu’ils ont efficacement réprimées. 

Avec le développement à venir des systèmes cybernétiques permettant de prendre des décisions sur des sujets excédant, de par leur complexité ou les séries astronomiques de nombres impliqués, les capacités humaines de patience ou de calcul, l’homme posthistorique est sur le point d’évincer le seul organe humain dont il fasse quelque cas : le lobe frontal de son cerveau.

En créant la machine pensante, l’homme a fait le dernier pas vers la soumission à la mécanisation, et son abdication finale devant ce produit de sa propre ingéniosité lui fournira un nouvel objet d’adoration : un dieu cybernétique. Il est vrai que cette nouvelle religion exigera de ses fidèles une foi plus aveugle encore que le Dieu de l’homme axial : la certitude que ce démiurge mécanique, dont les calculs ne pourront être humainement vérifiés, ne donnera que des réponses correctes…(...)

La vie de l’homme posthistorique serait au comble de l’appauvrissement dans un voyage interplanétaire par fusée, ou dans l’édification et l’occupation par l’homme d’une station spatiale satellite. Il est significatif que l’objectif d’une telle expédition soit de mieux connaître l’univers physique, ou bien — et c’est ce qui justifie actuellement les sommes énormes consacrées à ce secteur — de disposer d’une position stratégique pour détruire par la violence un éventuel ennemi humain : des pouvoirs surhumains au service de buts infrahumains ! 

(Ce dont l’homme a vraiment besoin, c’est de se connaître assez lui-même pour comprendre pourquoi il accorde tant d’importance à la science de l’univers, alors même qu’il lui faudrait surtout se pencher sur sa propre immaturité et sur son déséquilibre pathologique.) Dans de telles conditions, la vie serait à nouveau réduite à l’accomplissement des fonctions physiologiques : respirer, manger, excréter ; et cet accomplissement lui- même n’aurait rien de très aisé sur un vaisseau spatial. Tel est cependant le but final de l’homme posthistorique : l’ultime objet de ce qui lui tient lieu de désir, la justification de tous ses renoncements. Son destin est de se transformer en un homoncule artificiel dans une capsule autopropulsée, voyageant à la vitesse maximale et ayant étouffé jusqu’à les éteindre ses dons naturels, mais surtout ayant éliminé toute forme spontanée de vie de l’esprit.

Le triomphe de l’homme posthistorique, on peut l’affirmer, ferait disparaître toute raison sérieuse de demeurer en vie. Seuls ceux qui ont déjà perdu l’esprit pourraient contempler sans horreur un tel vide spirituel ; seuls ceux qui ont déjà renoncé à la richesse de la vie pourraient contempler sans désespoir une telle existence sans vie. En comparaison, le culte des morts égyptien était débordant de vitalité : une momie dans sa tombe donne une meilleure idée qu’un cosmonaute d’un être humain dans sa plénitude.

Déjà, dans ses rêves de vol spatial, comme dans ses projets guerriers infrahumains, l’homme posthistorique a perdu le contact avec la réalité vivante : il s’est livré lui-même à ses pulsions de mort. Même s’il réussissait provisoirement sa mutation, cela ne ferait qu’amener la tragédie humaine à son dénouement. Car ce qui est posthistorique est aussi posthumain.


Lewis Mumford, "Les transformations de l'Homme" ( 1956 )



vendredi 8 juillet 2016

George Orwell – La politique et la langue anglaise (1946)



Comme j’ai tenté de le démontrer, le style moderne, dans ce qu’il a de pire, ne consiste pas à choisir des mots en fonction de leur sens ni à inventer des images pour rendre plus clair ce que l’on veut dire. Il consiste à agglutiner des paquets de mots prêts à l’emploi et à rendre le résultat présentable par de simples astuces de charlatan. 







La plupart des gens qui s’intéressent un peu à la question sont disposés à reconnaître que la langue anglaise est dans une mauvaise passe, mais on s’accorde généralement à penser qu’il est impossible d’y changer quoi que ce soit par une action délibérée. Notre civilisation étant globalement décadente, notre langue doit inévitablement, selon ce raisonnement, s’effondrer avec le reste. Il s’ensuit que lutter contre les abus de langage n’est qu’un archaïsme sentimental, comme de préférer les bougies à la lumière électrique ou l’élégance des fiacres aux avions. A la base de cette conception, il y a la croyance à demi consciente selon laquelle le langage est le résultat d’un développement naturel et non un instrument que nous façonnons à notre usage.

Il est certain qu’en dernière analyse une langue doit son déclin à des causes politiques et économiques : il n’est pas seulement dû à l’influence néfaste de tel ou tel écrivain. Mais un effet peut devenir une cause, qui viendra renforcer la cause première et produira un effet semblable sous une forme amplifiée, et ainsi de suite. Un homme peut se mettre à boire parce qu’il a le sentiment d’être un raté, puis s’enfoncer d’autant plus irrémédiablement dans l’échec qu’il s’est mis à boire. C’est un peu ce qui arrive à la langue anglaise. Elle devient laide et imprécise parce que notre pensée est stupide, mais ce relâchement constitue à son tour une puissante incitation à penser stupidement. Pourtant ce processus n’est pas irréversible. L’anglais moderne, et notamment l’anglais écrit, est truffé de tournures vicieuses qui se répandent par mimétisme et qui peuvent être évitées si l’on veut bien s’en donner la peine. Si l’on se débarrasse de ces mauvaises habitudes, on peut penser plus clairement, et penser clairement est un premier pas, indispensable, vers la régénération politique ; si bien que le combat contre le mauvais anglais n’est pas futile et ne concerne pas exclusivement les écrivains professionnels. (...)

Au lieu de se réduire à un seul mot, comme briser, arrêter, gâcher, réparer, tuer, le verbe devient une locution, composée d’un nom ou d’un adjectif associés à un verbe au sens très général tel que révéler, servir, former, jouer, rendre. En outre, la forme passive est utilisée de préférence à la forme active chaque fois que cela est possible, et les constructions à base de substantifs sont préférées aux gérondifs {par l’examen de au lieu de en examinant). La gamme des verbes se trouve réduite par les formations en -iser et en dé-, et les déclarations les plus banales revêtent une apparence de profondeur grâce à des adjectifs construits sur le principe de la double négation. Des conjonctions ou des prépositions simples sont remplacées par des expressions telles que : en ce qui concerne, eu égard à, le fait que, à force de, en vue de, dans l’intérêt de, dans l’hypothèse où ; et les fins de phrases sont sauvées de la platitude par des lieux communs aussi sonores que : grandement souhaitable, doit être pris en compte, une évolution qu’il faut attendre dans un proche avenir, digne d’être examiné avec sérieux, conclu à la satisfaction générale, et ainsi de suite.

Des termes tels que phénomène, élément, individu, objectif, catégorique, effectif, virtuel, fondamental, essentiel, promouvoir, constituer, déployer, exploiter, utiliser, éliminer, liquider sont utilisés pour déguiser des réflexions banales et donner un air d’impartialité scientifique à des jugements partisans. Des adjectifs tels que marquant, épique, historique, inoubliable, triomphant, séculaire, inévitable, inexorable, véritable sont utilisés pour conférer quelque dignité aux sordides manoeuvres de la politique internationale, tandis que les écrits visant à glorifier la guerre lui apportent généralement une touche d’archaïsme par l’emploi de mots comme royaume, trône, char, bras armé, trident, épée, écu, bouclier, bannière, botte, clairon. Les expressions et termes étrangers tels que cul-de-sac, Ancien Régime, deus ex machina, mutatis mutandis, statu quo, Gleichschaltung, Weltanschauung sont censés apporter une touche de culture et d’élégance. (...)

Comme j’ai tenté de le démontrer, le style moderne, dans ce qu’il a de pire, ne consiste pas à choisir des mots en fonction de leur sens ni à inventer des images pour rendre plus clair ce que l’on veut dire. Il consiste à agglutiner des paquets de mots prêts à l’emploi et à rendre le résultat présentable par de simples astuces de charlatan. L’attrait de cette manière d’écrire réside dans sa facilité. Il est plus facile — et même plus rapide, une fois que l’habitude est prise — de dire : « A mon avis, il n’est pas injustifiable de supposer que… » que de dire : « Je pense que… » Si l’on utilise des formules toutes faites, non seulement on n’a pas à rechercher les mots appropriés, mais on n’a même pas à se soucier du rythme des phrases, puisque ces formules sont agencées de façon à être plus ou moins euphoniques. Quand on compose à la hâte — quand on dicte à une sténographe, par exemple, ou que l’on fait un discours en public —, on a tendance à tomber dans un style latinisé et prétentieux. Des clichés tels que « une considération que nous ferions bien de garder présente à l’esprit » ou « une conclusion à laquelle chacun de nous souscrirait volontiers » éviteront à bien des phrases de finir en queue de poisson. En utilisant des métaphores, des comparaisons et des locutions rebattues, on s’épargne un effort mental considérable ; en contrepartie, le sens reste flou, tant pour le lecteur que pour soi-même. (...)

Au sujet de chaque phrase qu’il écrit, un auteur scrupuleux se posera au moins quatre questions : « Qu’est-ce que j’essaie de dire ? Quels sont les mots qui pourront l’exprimer ? Quelle image ou locution pourra-t-elle le rendre plus clair ? Cette image est-elle assez vivante pour être efficace ? » Et il s’en posera probablement deux autres : « Pourrais-je l’exprimer de façon plus concise ? Y a-t-il dans cette formulation quelque laideur qui pourrait être évitée ? » Mais vous n’êtes pas obligé de vous donner toute cette peine. Vous pouvez vous l’épargner en ouvrant grand votre esprit et en le laissant envahir par les expressions toutes faites. Elles construiront des phrases pour vous — elles penseront même à votre place, dans une certaine mesure — et au besoin elles vous rendront un grand service en dissimulant partiellement, y compris à vous-même, ce que vous voulez dire. C’est ici qu’apparaît clairement le lien qui existe entre la politique et l’avilissement de la langue.

De nos jours, les textes politiques sont le plus souvent mal écrits. Quand ce n’est pas le cas, c’est en général que l’écrivain est une sorte de rebelle, qui exprime ses opinions propres et non une « ligne de parti ». Il semble que l’orthodoxie, de quelque couleur qu’elle soit, exige un style sans vie et imitatif. Bien entendu, les jargons politiques utilisés dans les brochures, les éditoriaux, les manifestes, les rapports et les discours des sous-secrétaires diffèrent d’un parti à l’autre, mais ils sont tous semblables en ceci qu’on n’y relève presque jamais une tournure originale, vivante et personnelle. Lorsqu’on observe quelque tâcheron harassé répétant mécaniquement sur son estrade les formules habituelles — atrocités bestiales, talon de fer, tyrannie sanglante, peuples libres du monde, être au coude à coude —, on éprouve souvent le sentiment curieux de ne pas être en face d’un être humain vivant, mais d’une sorte de marionnette : sentiment encore plus fort quand, par instants, la lumière se reflète dans les lunettes de l’orateur et les transforme en disques opaques derrière lesquels il semble qu’il n’y ait plus d’yeux. Et ce n’est pas là un simple effet de l’imagination. L’orateur qui utilise ce type de phraséologie a commencé à se transformer en machine. Son larynx émet les bruits appropriés, mais son cerveau ne travaille pas comme il le ferait s’il choisissait ses mots lui-même. Si le discours qu’il profère est de ceux qu’il a l’habitude de répéter encore et toujours, il peut être à peu près inconscient de ce qu’il dit, comme on l’est quand on prononce les répons à l’église. Et cet état de semi-conscience, sans être indispensable au conformisme politique, lui est du moins favorable.

Les discours et les écrits politiques sont aujourd’hui pour l’essentiel une défense de l’indéfendable. Des faits tels que le maintien de la domination britannique en Inde, les purges et les déportations en Russie, le largage de bombes atomiques sur le Japon peuvent sans doute être défendus, mais seulement à l’aide d’arguments d’une brutalité insupportable à la plupart des gens, et qui ne cadrent pas avec les buts affichés des partis politiques. Le langage politique doit donc principalement consister en euphémismes, pétitions de principe et imprécisions nébuleuses. Des villages sans défense subissent des bombardements aériens, leurs habitants sont chassés dans les campagnes, leur bétail est mitraillé, leurs huttes sont détruites par des bombes incendiaires : cela s’appelle la pacification. Des millions de paysans sont expulsés de leur ferme et jetés sur les routes sans autre viatique que ce qu’ils peuvent emporter : cela s’appelle un transfert de population ou une rectification de frontière. Des gens sont emprisonnés sans jugement pendant des années, ou abattus d’une balle dans la nuque, ou envoyés dans les camps de bûcherons de l’Arctique pour y mourir du scorbut : cela s’appelle élimination des éléments suspects. Cette phraséologie est nécessaire si l’on veut nommer les choses sans évoquer les images mentales correspondantes.Prenez, par exemple, le cas d’un pacifique professeur anglais qui défend le totalitarisme russe. Il ne peut pas déclarer sans ambages : « Je crois à l’élimination physique des opposants quand elle permet d’obtenir de bons résultats. » Il fera donc probablement des déclarations de ce style : « Tout en concédant bien volontiers que le régime soviétique présente certains aspects que les humanistes peuvent être enclins à déplorer, il nous faut, à mon avis, reconnaître qu’une certaine restriction du droit à l’opposition politique est un corollaire inévitable des périodes de transition, et que les rigueurs que le peuple soviétique a été appelé à subir ont été amplement justifiées dans la sphère des réalisations concrètes ». (...)


La défense de la langue anglaise a une tout autre portée, et il vaut mieux commencer par dire quel n’est pas son propos. 
Tout d’abord, elle n’a rien à voir avec l’archaïsme, avec la défense de tournures et de termes désuets, ni avec l’établissement d’un « anglais standard » dont il ne faudrait jamais s’écarter. Au contraire, un de ses principaux objectifs est la mise au rebut de tous les termes ou locutions qui ont perdu leur utilité. Elle n’a rien à voir avec la correction grammaticale et syntaxique, qui importe peu tant que l’on s’exprime clairement, ni avec le fait d’éviter les américanismes ou d’avoir ce que l’on appelle « un bon style de prosateur ». Par ailleurs, elle n’a pas de rapport avec la fausse simplicité ni avec les tentatives visant à rapprocher l’anglais écrit de la langue parlée. Elle n’implique même pas de préférer systématiquement les mots saxons aux mots latins, bien qu’elle suppose d’utiliser le moins de mots possible, et les plus courts, pour dire ce qu’on a à dire. Ce qui importe avant tout, c’est que le sens gouverne le choix des mots, et non l’inverse. En matière de prose, la pire des choses que l’on puisse faire avec les mots est de s’abandonner à eux. Quand vous pensez à un objet concret, vous n’avez pas besoin de mots, et si vous voulez décrire ce que vous venez de visualiser, vous vous mettrez sans doute alors en quête des termes qui vous paraîtront les plus adéquats. Quand vous pensez à une notion abstraite, vous êtes plus enclin à recourir d’emblée aux mots, si bien qu’à moins d’un effort conscient pour éviter ce travers, le jargon existant s’impose à vous et fait le travail à votre place, au risque de brouiller ou même d’altérer le sens de votre réflexion. Sans doute vaut-il mieux s’abstenir, dans la mesure du possible, de recourir aux termes abstraits et essayer de s’exprimer clairement par le biais de l’image ou de la sensation. On pourra ensuite choisir — et non pas simplement accepter — les formulations qui serreront au plus près la pensée, puis changer de point de vue et voir quelle impression elles pourraient produire sur d’autres personnes. Ce dernier effort mental élimine toutes les images rebattues ou incohérentes, toutes les expressions préfabriquées, les répétitions inutiles et, de manière générale, le flou et la poudre aux yeux. Mais il arrive souvent que l’on éprouve des doutes sur l’effet d’un terme ou d’une expression, et il faut pouvoir s’appuyer sur des règles quand l’instinct fait défaut. Je pense que les règles suivantes peuvent couvrir la plupart des cas : 
1. N’utilisez jamais une métaphore, une comparaison ou toute autre figure de rhétorique que vous avez déjà lue à maintes reprises.
2. N’utilisez jamais un mot long si un autre, plus court, peut faire l’affaire.
3. S’il est possible de supprimer un mot, n’hésitez jamais à le faire.
4. N’utilisez jamais le mode passif si vous pouvez utiliser le mode actif.
5. N’utilisez jamais une expression étrangère, un terme scientifique ou spécialisé si vous pouvez leur trouver un équivalent dans la langue de tous les jours.
6. Enfreignez les règles ci-dessus plutôt que de commettre d’évidents barbarismes.
Ces règles peuvent sembler élémentaires, et elles le sont, mais elles exigent un profond changement d’attitude chez tous ceux qui ont pris l’habitude d’écrire dans le style aujourd’hui en vigueur. On peut respecter chacune d’entre elles et cependant écrire mal, mais du moins n’écrira-t-on rien dans le genre des cinq passages que j’ai cités au début de cet article.

Je n’ai pas considéré ici la langue dans son usage littéraire, mais seulement en tant qu’instrument permettant d’exprimer la pensée, et non de la dissimuler, encore moins de l’interdire. Stuart Chase et d’autres en sont presque arrivés à affirmer que tous les termes abstraits sont dénués de signification et en ont pris prétexte pour préconiser une sorte de quiétisme politique. Si vous ne savez pas ce qu’est le fascisme, comment pouvez-vous le combattre ? Sans pour autant gober de telles absurdités, il faut bien reconnaître que le chaos politique actuel n’est pas sans rapport avec la décadence de la langue, et qu’il est sans doute possible d’améliorer quelque peu la situation en commençant par le langage. En simplifiant votre langage, vous vous prémunirez contre les pires sottises de l’orthodoxie. Vous ne pourrez plus utiliser aucun des jargons de rigueur, si bien que lorsque vous formulerez une idée stupide, sa stupidité sera évidente pour tous, y compris pour vous-même. Le langage politique — et, avec quelques variantes, cela s’applique à tous les partis politiques, des conservateurs aux anarchistes — a pour fonction de rendre le mensonge crédible et le meurtre respectable, et de donner à ce qui n’est que du vent une apparence de consistance. On ne peut changer tout cela en un instant, mais on peut au moins changer ses propres habitudes et même, de temps à autre, en s’en gaussant comme il convient, renvoyer à la poubelle où elle a sa place telle ou telle expression usée jusqu’à la corde et dénuée d’utilité, comme ces botte de la dictature, talon d’Achille, creuset, pierre de touche, vision dantesque et autres rebuts verbaux.

lundi 30 mai 2016

" Énergie et Équité " par Ivan Illich ( 1973 )





L’Américain moyen consacre plus de mille six cents heures par an à sa voiture. Il y est assis, qu’elle soit en marche ou à l’arrêt ; il la gare ou cherche à le faire ; il travaille pour payer le premier versement comptant ou les traites mensuelles, l’essence, les péages, l’assurance, les impôts et les contraventions. De ses seize heures de veille chaque jour, il en donne quatre à sa voiture, qu’il l’utilise ou qu’il gagne les moyens de le faire. (…) S’il exerce une activité professionnelle, l’Américain moyen dépense mille six cents heures chaque année pour parcourir dix mille kilomètres ; cela représente à peine 6 kilomètres à l’heure. 


Aujourd’hui il est devenu inévitable de parler d’une crise de l’énergie qui nous menace. Cet euphémisme cache une contradiction et consacre une illusion. Il masque la contradiction inhérente au fait de vouloir atteindre à la fois un état social fondé sur l’équité et un niveau toujours plus élevé de croissance industrielle. Il consacre l’illusion que la machine peut absolument remplacer l’homme. Pour élucider cette contradiction et démasquer cette illusion, il faut reconsidérer la réalité que dissimulent les lamentations sur la crise : en fait, l’utilisation de hauts quanta d’énergie a des effets aussi destructeurs pour la structure sociale que pour le milieu physique. Un tel emploi de l’énergie viole la société et détruit la nature.

Les avocats de la crise de l’énergie défendent et répandent une singulière image de l’homme. D’après leur conception, l’homme doit se soumettre à une continuelle dépendance à l’égard d’esclaves producteurs d’énergie qu’il lui faut à grand-peine apprendre à dominer. Car, à moins d’employer des prisonniers pour ce faire, l’homme a besoin de moteurs auxiliaires pour exécuter la plus grande partie de son propre travail. Ainsi le bien-être d’une société devrait se mesurer au nombre de tels esclaves que chaque citoyen sait commander. Cette conviction est commune aux idéologies opposées qui sont en vogue à présent. Mais sa justesse est mise en doute par l’inéquité, les tourments et l’impuissance partout manifestes, dès lors que ces hordes voraces d’esclaves dépassent d’un certain degré le nombre des hommes. Les propagandistes de la crise de l’énergie soulignent le problème de la pénurie de nourriture pour ces esclaves. Moi, je me demande si des hommes libres ont vraiment besoin de tels esclaves. (…)

L’Américain moyen consacre plus de mille six cents heures par an à sa voiture. Il y est assis, qu’elle soit en marche ou à l’arrêt ; il la gare ou cherche à le faire ; il travaille pour payer le premier versement comptant ou les traites mensuelles, l’essence, les péages, l’assurance, les impôts et les contraventions. De ses seize heures de veille chaque jour, il en donne quatre à sa voiture, qu’il l’utilise ou qu’il gagne les moyens de le faire. Ce chiffre ne comprend même pas le temps absorbé par des activités secondaires imposées par la circulation : le temps passé à l’hôpital, au tribunal ou au garage, le temps passé à étudier la publicité automobile ou à recueillir des conseils pour acheter la prochaine fois une meilleure bagnole. Presque partout on constate que le coût total des accidents de la route et celui des universités sont du même ordre et qu’ils croissent avec le produit social. Mais, plus révélatrice encore, est l’exigence de temps qui s’y ajoute. S’il exerce une activité professionnelle, l’Américain moyen dépense mille six cents heures chaque année pour parcourir dix mille kilomètres ; cela représente à peine 6 kilomètres à l’heure. Dans un pays dépourvu d’industrie de la circulation, les gens atteignent la même vitesse, mais ils vont où ils veulent à pied, en y consacrant non plus 28 %, mais seulement 3 à 8 % du budget-temps social. Sur ce point, la différence entre les pays riches et les pays pauvres ne tient pas à ce que la majorité franchit plus de kilomètres en une heure de son existence, mais à ce que plus d’heures sont dévolues à consommer de fortes doses d’énergie conditionnées et inégalement réparties par l’industrie de la circulation.

Passé un certain seuil de consommation d’énergie, l’industrie du transport dicte la configuration de l’espace social. La chaussée s’élargit, elle s’enfonce comme un coin dans le cœur de la ville et sépare les anciens voisins. La route fait reculer les champs hors de portée du paysan mexicain qui voudrait s’y rendre à pied. Au Brésil, l’ambulance fait reculer le cabinet du médecin au-delà de la courte distance sur laquelle on peut porter un enfant malade. A New York, le médecin ne fait plus de visite à domicile, car la voiture a fait de l’hôpital le seul lieu où il convienne d’être malade. Dès que les poids lourds atteignent un village élevé des Andes, une partie du marché local disparaît. Puis, lorsque l’école secondaire s’installe sur la place, en même temps que s’ouvre la route goudronnée, de plus en plus de jeunes gens partent à la ville, jusqu’à ce qu’il n’y ait plus une seule famille qui n’espère rejoindre l’un des siens, établi là-bas, sur la côte, à des centaines de kilomètres. (…)

Du temps de Cyrus à celui de la machine à vapeur, la vitesse de l’homme est restée la même. Quel que fût le porteur du message, les nouvelles ne franchissaient pas plus de 150 kilomètres par jour. Ni le coureur inca, ni la galère vénitienne, ni le cavalier persan, ni la diligence de Louis XIV n’ont pu rompre cette barrière. Guerriers, explorateurs, marchands ou pèlerins couvraient 30 kilomètres par jour. Comme le dit Valéry : « Napoléon va à la même lenteur que César. » L’Empereur savait qu’« on mesure la prospérité publique aux comptes des diligences », mais il ne pouvait guère presser le mouvement. De Paris à Toulouse, on mettait deux cents heures à 1’époque romaine, et encore cent cinquante-huit heures avec la diligence en 1782. Le XIXe siècle a, le premier, accéléré le mouvement des hommes. (…)

Le roulement à billes a été inventé il y a un siècle. Grâce à lui le coefficient de frottement est devenu mille fois plus faible. En ajustant convenablement un roulement à billes entre deux meules néolithiques, un Indien peut moudre à présent autant de grain en une journée que ses ancêtres en une semaine. Le roulement à billes a aussi rendu possible l’invention de la bicyclette, c’est-à-dire l’utilisation de la roue, - la dernière, sans doute, des grandes inventions néolithiques -, au service de la mobilité obtenue par la force musculaire humaine. Le roulement à billes est ici le symbole d’une rupture définitive avec la tradition et des directions opposées que peut prendre le développement. 

L’homme peut se déplacer sans l’aide d’aucun outil. Pour transporter chaque gramme de son corps sur un kilomètre en dix minutes, il dépense 0,75 calorie. Il forme une machine thermodynamique plus rentable que n’importe quel véhicule à moteur et plus efficace que la plupart des animaux. Proportionnellement à son poids, quand il se déplace, il produit plus de travail que le rat ou le bœuf, et moins que le cheval ou l’esturgeon. Avec ce rendement, il a peuplé la terre et fait son histoire. A ce même niveau, les sociétés agraires consacrent moins de 5 % et les nomades moins de 8 % de leur budget-temps à circuler hors des habitations ou des campements.

A bicyclette, l’homme va de trois à quatre fois plus vite qu’à pied, tout en dépensant cinq fois moins d’énergie. En terrain plat, il lui suffit alors de dépenser 0,15 calorie pour transporter un gramme de son corps sur un kilomètre. La bicyclette est un outil parfait qui permet à l’homme d’utiliser au mieux son énergie métabolique pour se mouvoir : ainsi outillé, l’homme dépasse le rendement de toutes les machines et celui de tous les animaux. (…)

La libération du monopole radical de l’industrie, le choix joyeux d’une technique « pauvre » sont possibles là où les gens participent à des procédures politiques fondées sur la garantie d’une circulation optimale. Cela exige qu’on reconnaisse l’existence de quanta d’énergie socialement critiques, dont l’ignorance a permis la constitution de la société industrielle. Ces quanta d’énergie conduiront ceux qui consomment autant, mais pas plus, à l’âge post-industriel de la maturité technique.

Cette libération ne coûtera guère aux pauvres, mais les riches payeront cher. Il faudra bien qu’ils en payent le prix si l’accélération du système de transport paralyse la circulation. Ainsi une analyse concrète de la circulation révèle la vérité cachée de la crise de l’énergie : les quanta d’énergie conditionnés par l’industrie ont pour effets l’usure et la dégradation du milieu, l’asservissement des hommes. Ces effets entrent en jeu avant même que se réalisent les menaces d’épuisement des ressources naturelles, de pollution du milieu physique et d’extinction de la race. Si l’accélération était démystifiée, alors on pourrait choisir à l’est comme à l’ouest, au nord comme au sud, en ville comme à la campagne, d’imposer des limites à l’outil moderne, ces limites en deçà desquelles il est un instrument de libération.



http://carfree.free.fr/index.php/2008/02/03/energie-et-equite-1973/

samedi 30 avril 2016

" Le Mythe de la tragédie des communaux " par Ian Angus

« Cet article a été adopté comme un texte sacré par les spécialistes et les professionnels dont le fond de commerce est de concevoir des futurs pour d’autres et d’imposer leur rationalité économique et environnementale à des systèmes sociaux étrangers dont ils ont une compréhension et une connaissance incomplètes. » 


Les ressources partagées feront-elles toujours l’objet d’usages pervers et de surexploitation ? La communauté de la terre, des forêts et des zones de pêche est-elle la voie assurée véritable désastre écologique? La privatisation est-elle la seule façon de protéger l’environnement et de mettre un terme à la pauvreté du Tiers-Monde? La plupart des économistes et des planificateurs en développement répondront « oui » – et comme preuve ils signaleront l’article le plus influent jamais écrit sur ces questions importantes.

Depuis sa publication dans Science en décembre 1968, La Tragédie des communaux a été reproduite dans au moins 111 anthologies, ce qui en a fait un des articles les plus réimprimés à être paru dans une quelconque revue scientifique. C’est aussi l’un des plus cités : une recherche Google récente a permis de trouver «à peu près 302000» résultats pour le syntagme « tragédie des communaux ».

Suivant les termes d’une monographie de la Banque Mondiale, il constitue depuis 40 ans, « le paradigme dominant à travers lequel les savants en sciences sociales évaluent les questions relatives aux ressources naturelles. » (Bromley et Cernea, 1989 : 6) Il a été utilisé à plusieurs reprises pour justifier le vol des terres de peuples indigènes, la privatisation de la couverture médicale et d’autre services sociaux, l’octroi de « permis vendables » de polluer l’air, l’eau et beaucoup plus.

Le Dr. G.N. Appell (1995), anthropologue réputé, écrit :
« Cet article a été adopté comme un texte sacré par les spécialistes et les professionnels dont le fond de commerce est de concevoir des futurs pour d’autres et d’imposer leur rationalité économique et environnementale à des systèmes sociaux étrangers dont ils ont une compréhension et une connaissance incomplètes. »  (...)


L’auteur de La Tragédie des communaux était Garrett Hardin, un professeur de l’Université de Californie qui était connu jusqu’alors comme l’auteur d’un manuel de biologie qui argumentait en faveur du « contrôle de la reproduction » des personnes « génétiquement déficientes » (Hardin, 1966 : 707). Dans son article de 1968, il soutient que les communautés qui partagent leurs ressources pavent la voie vers leur propre destruction ; au lieu de richesses pour tous, il n’ y a de richesse pour personne.

Il base son propos sur une histoire à propos des communaux dans l’Angleterre rurale.
(Le terme « communaux » désigne les pâturages, champs, forêts et systèmes d’irrigation partagés que l’on trouvait dans beaucoup de zones rurales jusqu’à une date bien avancée des années 1800. De tels accords sur l’usage des biens communautaires existèrent dans la majeure partie de l’Europe et existent encore aujourd’hui sous diverses formes à travers le monde, en particulier au sein des communautés indigènes.)  (...)

Hardin ignorait simplement ce qui arrive dans les véritables communaux : l’autorégulation par les communautés impliquées. Un tel fonctionnement avait été décrit des années plus tôt dans la description que fait Friedrich Engels du mark, la forme prise par les communautés basées sur les communaux dans certaines parties de l’Allemagne précapitaliste :

« L’utilisation des terres arables et des prairies était supervisée et dirigée par la communauté [...]. De même que la part de chaque membre dans ce qui était distribué du mark était de taille égale, de même sa part était égale dans l’usage du mark commun. La nature de cet usage était déterminée par les membres de la communauté en tant que totalité [...].

A la même date et, si nécessaire, plus fréquemment, ils se rassemblaient au grand air pour discuter des affaires du mark et siégeaient pour juger des infractions à la régulation et des disputes concernant le mark. »

Les historiens et d’autres spécialistes ont confirmé en gros la description d’Engels de la gestion des ressources partagées. Une synthèse de la recherche récente conclut :

« Ce qui existait en fait, ce n’était pas une “tragédie des communaux” mais plutôt un modèle, à savoir que pendant des centaines d’années – et peut-être des milliers, bien que les traces écrites pour prouver la fourchette la plus longue n’existent pas – la terre était gérée efficacement par les communautés. » (Cox, 1985 : 60)

Une partie de ce processus d’autorégulation était connue sous le nom de « retenue » – fixation de limites numériques pour les vaches, porcs, chèvres et autres bêtes de ferme que chaque membre des communaux pouvait mener paître au pâturage commun. Une telle « retenue » protégeait la terre de la surexploitation (un concept que les fermiers expérimentés comprenaient depuis longtemps) et permettait à la communauté d’allouer les ressources selon ses propres conceptions de l’équité. (...)


Comme l’a écrit Karl Marx, la nature exige de longs cycles de naissance, de développement et de régénération, mais le capitalisme exige un retour sur investissement à court-terme.

«L’esprit de la production capitaliste, qui est orienté vers les profits monétaires immédiats, est totalement opposé à l’agriculture, qui doit prendre en considération toute la série des conditions de vie permanentes qu’exige la chaîne des générations humaines. Une illustration frappante en est fournie par les forêts, qui ne sont que rarement gérées d’une façon correspondant à peu près aux intérêts de la société en tant que tout.» (Marx, 1998 : 611n).

Contrairement à ce que prétend Hardin, une communauté qui partage champs et forêts est fortement incitée à les protéger de son mieux, même  si cela empêche de maximiser la production présente, parce que ces ressources seront essentielles à la survie de la communauté pour les siècles à venir. Les propriétaires capitalistes sont incités à l’exact opposé, parce qu’ils ne se maintiendront pas en activité s’ils ne maximisent pas leur profit à court-terme. Si l’éthanol promet des profits plus gros et plus rapides qu’une forêt tropicale centenaire, les arbres tomberont.

Cette concentration sur le gain à court-terme a atteint un degré exécrable d’absurdité dans de récents best-sellers de Bjorn Limborg, William Nordhaus et d’autres, qui avancent qu’il est irrationnel de dépenser de l’argent pour arrêter les émissions de gaz à effet de serre, parce que le résultat est trop éloigné dans le futur. D’autres investissements, disent-ils, produiront des meilleurs retours et plus rapidement.

La gestion commune n’est pas une façon infaillible de protéger les ressources partagées : certaines communautés ont mal géré des ressources communes et certains communaux ont été surexploités jusqu’à épuisement. Mais aucune communauté basée sur des communaux n’a fait preuve de la pulsion inscrite dans le capitalisme qui pousse à placer les profits présents au-dessus du bien-être des générations futures.

Un mythe politiquement utile

La chose vraiment exécrable à propos de La Tragédie des communaux n’est pas l’absence de preuve ou de logique – les articles mal étayés et mal documentés ne sont pas inexistants dans les revues universitaires. Ce qui est choquant c’est le fait que ce morceau d’absurdité réactionnaire ait été salué comme une brillante analyse de la souffrance humaine et de la destruction de l’environnement, et ensuite adopté comme une base pour des politiques sociales par de prétendus experts allant des économistes et des environnementalistes aux gouvernements et aux agences des Nations Unies.

Bien que sans cesse réfuté, il est encore utilisé pour défendre la propriété privée et les marchés dérégulés comme la voie assurée vers la croissance économique. 



http://ia601508.us.archive.org/35/items/DossierCommunaux/Dossier_Communaux.pdf

mardi 12 avril 2016

George Orwell, « Quelques réflexions sur le crapaud ordinaire » ( 1946 )

Tant que vous n’êtes pas vraiment malades, affamés, terrorisés, emmurés dans une prison ou dans un camp de vacances, le printemps demeure le printemps. Les bombes atomiques s’amassent dans les usines, les policiers rôdent à travers les villes, les haut-parleurs déversent des flots de mensonges, mais la Terre tourne encore autour du Soleil. Et ni les dictateurs ni les bureaucrates, bien qu’ils désapprouvent profondément cela, n’ont aucun pouvoir d’y mettre un terme.


Précédant l’hirondelle, précédant la jonquille et peu après le perce-neige, le crapaud ordinaire salue l’arrivée du printemps à sa manière : il s’extrait d’un trou dans le sol, où il est resté enterré depuis l’automne précédent, puis rampe aussi vite que possible vers le point d’eau le plus proche. Quelque chose – comme un frémissement dans la terre ou peut-être simplement une hausse de température de quelques degrés – lui a signalé qu’il était temps de se réveiller. Il semble cependant que quelques crapauds manquent de temps à autre le réveil et sautent une année. Du moins, plus d’une fois, au beau milieu de l’été, il m’est arrivé d’en déterrer, bien vivants et visiblement en bonne forme.
À ce moment-là, après son long jeûne, le crapaud prend une allure fort spirituelle, tout comme l’un de ces sobres anglo-catholiques vers la fin du carême. Ses mouvements sont lents mais résolus, son corps est amaigri et, par comparaison, ses yeux semblent anormalement grands. Cela permet de distinguer ce que l’on ne pourrait remarquer à aucun autre moment : qu’un crapaud a parmi les plus beaux yeux de tout le règne animal. Ils sont comme de l’or, ou plus précisément comme ces pierres dorées semi-précieuses que l’on voit parfois orner les chevalières et que l’on nomme, me semble-t-il, le chrysobéryl. (...)

Est-il indécent d’apprécier le printemps et autres changements de saison ? Plus précisément, alors que nous gémissons tous, ou du moins devrions-nous gémir, sous le joug du système capitaliste, est-il politiquement condamnable de rappeler que ce qui rend le plus souvent la vie digne d’être vécue, c’est le chant d’un merle, un orme jaunissant en octobre, ou tout autre phénomène naturel qui ne coûte rien, mais qui n’a pas ce que les journaux de gauche appellent un « point de vue de classe » ? Il ne fait aucun doute que beaucoup de gens pensent ainsi. Je sais d’expérience qu’une référence positive à la « Nature » dans un de mes articles m’attirera des lettres injurieuses, et bien que le mot clé habituel de ces lettres soit « sentimental », deux idées semblent s’y mêler. La première est que tout le plaisir pris dans le processus même de la vie encourage une sorte de quiétisme politique. Les gens, a-t-on coutume de croire, devraient être mécontents, et il est de notre devoir de multiplier nos besoins et non de simplement accroître le plaisir que nous tirons de ce dont nous disposons déjà. L’autre idée est que nous nous trouvons à l’âge des machines et que ne pas aimer la machine, ou même vouloir limiter sa domination, est une attitude rétrograde, réactionnaire et légèrement ridicule. Ce point de vue est souvent défendu en affirmant que l’amour de la Nature est une faiblesse de citadins, qui n’ont aucune idée de ce à quoi ressemble réellement la Nature. Ceux qui ont vraiment affaire à la terre, croit-on, n’aiment pas la terre et n’ont pas le moindre intérêt pour les oiseaux ou les fleurs, si ce n’est dans une perspective strictement utilitaire. Pour aimer la campagne, il faut vivre à la ville en s’offrant simplement, à l’occasion, un week-end en balade à la belle saison. 
Cette dernière idée est manifestement fausse. En atteste par exemple la littérature médiévale, ballades populaires comprises, qui regorge d’un enthousiasme presque géorgien pour la nature. L’art des peuples agricoles, également, tels que les peuples chinois ou japonais, tourne toujours autour des arbres, des oiseaux, des fleurs, des rivières, des montagnes. L’autre idée, quant à elle, me semble fausse d’une manière plus subtile. Certes, nous devons être mécontents, et ne pas nous satisfaire du moindre mal. Et pourtant, si nous étouffons tout le plaisir que nous procure le processus même de la vie, quel type d’avenir nous préparons-nous ? Si un homme ne peut prendre plaisir au retour du printemps, pourquoi devrait-il être heureux dans une Utopie qui circonscrit le travail ? Que fera-t-il du temps de loisir que lui accordera la machine ? J’ai toujours soupçonné que si nos problèmes économiques et politiques se trouvent un jour résolus pour de bon, la vie sera alors devenue plus simple et non plus complexe. Et que le genre de plaisir que l’on prend à trouver la première primevère dépasserait de loin celui de manger une glace au son d’un juke-box. Je pense qu’en préservant son amour d’enfance pour des choses telles que les arbres, les poissons, les papillons et – pour revenir à mon premier exemple – les crapauds, un individu rend un peu plus probable un avenir pacifique et décent, et qu’en prêchant la doctrine suivant laquelle rien ne mérite d’être admiré sinon l’acier et le béton, il rend simplement un peu plus certain que les humains n’auront d’autre débouché à leur trop-plein d’énergie que dans la haine et le culte du chef.
Quoi qu’il en soit, le printemps est là, même au centre de Londres, et ils ne peuvent vous empêcher d’en jouir. Voilà bien une réflexion satisfaisante. Combien de fois suis-je resté à regarder l’accouplement des crapauds, ou deux lièvres se livrant à un combat de boxe dans les pousses de maïs, en pensant à tous ces personnages haut placés qui m’empêcheraient d’en profiter s’ils le pouvaient. Mais heureusement, ils en sont incapables. Tant que vous n’êtes pas vraiment malades, affamés, terrorisés, emmurés dans une prison ou dans un camp de vacances, le printemps demeure le printemps. Les bombes atomiques s’amassent dans les usines, les policiers rôdent à travers les villes, les haut-parleurs déversent des flots de mensonges, mais la Terre tourne encore autour du Soleil. Et ni les dictateurs ni les bureaucrates, bien qu’ils désapprouvent profondément cela, n’ont aucun pouvoir d’y mettre un terme.

lundi 4 avril 2016

" LA LISTE EST DANS L’ARMOIRE "



Plusieurs fois par jour, les demandes affluent. « Heureusement, je peux intervenir par téléphone, à distance. Il me suffit de connaître le nom de la personne, le lieu et la nature de sa douleur. » Et après ? Jean montre sa tête : « Après, j’y pense.  » (...)





Ces dames et ces messieurs, on dit qu’ils coupent, lèvent, barrent, pansent, soufflent les maux. Le terme varie en fonction des régions. En Haute-Savoie, on utilise surtout « couper », alors qu’en Suisse romande, de l’autre côté de la frontière, ces dames et ces messieurs pratiquent « le secret ». Ils ne touchent jamais la blessure ni la personne souffrante ; ils ne sont pas magnétiseurs, ni rebouteux. On dit qu’ils ont le don, et que voilà. (...)


« Alors, quoi ? Que voulez-vous savoir ? » Installé en bleu de travail près de la cheminée, dans sa maison de bois, Jean explique qu’il y a vingt ans, un ami de son beau-père lui a transmis le don. « Pourquoi moi ? Je ne sais pas. Il a dit qu’il avait senti que je pouvais le faire. » Le charpentier « coupe » la douleur des brûlures, mais ne fait pas disparaître les blessures. « Je ne fais pas de miracles. » Pourtant, précise son épouse, « on dit que le processus de cicatrisation est plus rapide après l’intervention d’un coupeur ». Au fil du temps et de la pratique, Jean a découvert qu’il était capable de soulager, outre les blessures par le feu, « tout ce qui se rapporte à la sensation de brûlure ». Zona, herpès, coups de soleil, douleur consécutive à une radiothérapie… Plusieurs fois par jour, les demandes affluent. « Heureusement, je peux intervenir par téléphone, à distance. Il me suffit de connaître le nom de la personne, le lieu et la nature de sa douleur. » Et après ? Jean montre sa tête : « Après, j’y pense.  » (...)

« Dans cette vallée, nous sommes très nombreux à couper. C’est pareil dans la vallée de l’Arve… et dans le Chablais, je ne vous raconte pas ! Pourtant, nous n’en parlons jamais entre nous. Cette pratique n’existe que lorsqu’elle est mise en œuvre. » Catherine, institutrice à la retraite, a reçu le don de son oncle dans les années 1970, lequel « a peut-être su déceler chez moi une aptitude à l’empathie ». Depuis lors, elle coupe le feu, les hémorragies et l’eczéma, en précisant que « les formules sont différentes en fonction de ce que l’on soigne ». Comme Jean, du village voisin, elle n’a jamais volontairement ébruité son « histoire de don ». C’est en coupant que l’on devient coupeur, puis le bruit se répand. Catherine insiste : elle ne tient pas un commerce, et n’a pas besoin de publicité. « Je ne veux pas que l’on m’appelle guérisseuse. Ce que je fais est beaucoup plus modeste. C’est un service, toujours donné dans l’urgence, et gratuitement. On ne fait pas payer ce qui nous a été donné. » (...)

Face à la présence de listes de coupeurs de feu, actualisées par les soignants, dans les services des urgences de plusieurs hôpitaux des cantons suisses de Genève, de Vaux ou du Valais, les étudiants s’interrogent donc. « Comment se fait-il que l’hôpital, où règne en maître l’evidence-bases medecine , ait laissé une place, quelle qu’elle soit, à des praticiens dont le mode d’action peut faire penser à un rituel magique, ancestral, et certainement difficile à admettre pour tout esprit cartésien ? », écrivent Sophie Martinelli, Victoria Pozo et Juliet Zingg en introduction de leur mémoire de licence. Ces trois infirmières ont réalisé des entretiens avec le personnel des urgences de l’hôpital universitaire de Genève en 2011, où une liste est accrochée « à l’intérieur d’une armoire », et où l’on est bien incapable d’expliquer « comment la liste est arrivée là ». Comme ailleurs, en Haute-Savoie ou en Suisse, cette feuille de papier ne mentionne que des coupeurs de feu appelés pour réduire les douleurs des brûlures. À l’issue de leur enquête, les trois jeunes femmes estiment que l’existence de ces pratiques soulève bien plus de questions sur le «  sens de la biomédecine et le rôle des soignants » que sur leur « simple efficacité thérapeutique ». (...)
De chaque côté de la frontière, la pratique reste soumise à son acceptation, souvent tacite, par le chef de service. Jamais véritablement officielle, et pas tout à fait officieuse, l’intervention des coupeurs de feu constitue la seule technique de soins dite parallèle tolérée au sein des hôpitaux du territoire alpin, sur proposition du personnel soignant ou à la demande du patient. « Serait-ce parce qu’il s’agit d’une technique rapide, gratuite, souvent opérée à distance [par téléphone] ? (…) Une technique où l’on n’aurait rien à perdre d’essayer ? », questionnent les trois infirmières dans leur mémoire. Quelle que soit la réponse, cette collaboration renforce, pour ces dernières, la qualité des soins, notamment parce la « croyance », la « culture » et l’« accord du patient [prennent] une place plus importante en comparaison avec les soins usuels dans l’hôpital ». Elles soulignent, enfin, un intérêt, une curiosité et une ouverture pour cette pratique plus forts de la part du personnel infirmier que de celle des médecins.
 
À l’occasion de sa thèse de médecine, Nicolas Perret a poussé l’enquête un peu plus loin, à partir des services des urgences des hôpitaux d’Annecy, d’Annemasse et de Thonon-les-Bains. Après avoir interrogé 134 soignants et 173 patients brûlés, ce dernier a obtenu des taux de satisfaction très élevés : 70% des soignants constatent que l’efficacité des coupeurs sur la douleur est forte ou totale, 81% d’entre eux estiment la collaboration entre services de soins et coupeurs de feu souhaitable ou indispensable, et 80% des patients ont vu leur douleur réduite d’au moins 30%. « On peut au moins dire que l’effet placebo assure des résultats. Mais, que dire à propos de l’intervention sur une personne qui n’y croit pas, ou bien qui n’est pas au courant, ou encore sur des animaux ? Là, je n’ai plus aucune réponse », confie ce jeune médecin, qui se demande si l’action des coupeurs de feu ne constituerait pas « une leçon populaire pour notre technocratie » ? D’un haussement d’épaules, Aurèle, l’ancien taxidermiste, pense que « parler d’effet placebo, c’est une manière de se rassurer ».
L'effet placebo existerait chez l'animal domestique par le biais du conditionnement et d'une modification de la relation maître-animal mais aucune étude scientifique ne l'a réellement prouvé. Il existerait également chez l'enfant et même le nourrisson. Il semble avoir un rôle plus important chez l'enfant que chez l'adulte.


jeudi 31 mars 2016

Samuel Butler, Darwin au milieu des machines, 1863


Notre opinion est qu’il faudrait immédiatement leur déclarer une guerre à mort. Qui veut le bien de son espèce devrait détruire toutes les machines de toutes les sortes. Qu’on ne fasse pas d’exception, pas de quartier. Retournons sur le champ à notre condition première. Si l’on nous rétorque que c’est impossible dans l’état actuel des affaires humaines, on nous prouve par là-même que le mal est déjà fait, que nous commençons à être leurs esclaves diligents, que nous avons élevé une race d’êtres qu’il n’est plus en notre pourvoir de détruire, et que nous sommes non seulement asservis, mais consentants à notre servitude.



 Lettre au rédacteur en chef du Christ Church Press, 13 Juin 1863.

MONSIEUR,
Il est peu de choses qui inspirent à notre génération une plus juste fierté que les merveilleuses améliorations qui chaque jour sont mises en oeuvre dans toutes sortes d’arts mécaniques. Et de fait il y a lieu de s’en féliciter à plus d’un titre. Il n’est pas nécessaire de les mentionner tant elles sont notoires ; je m’occuperai ici de certaines perspectives qui pourraient quelque peu tempérer notre fierté, et nous amener à envisager sérieusement ce qui attend le genre humain dans l’avenir. Si nous nous tournons vers les tous premiers représentants de la vie mécanique à ses origines, vers le levier, le coin, le plan incliné, la poulie, ou (cette analogie nous aidera à progresser) vers l’unique type primordial à partir duquel tout le règne mécanique s’est développé, je veux dire le Levier lui-même, et si maintenant nous nous tournons vers les machines du Great Eastern  , nous sommes presque frappés d’effroi par l’immense développement du monde des machines, par son avancée à pas de géant, en comparaison du lent progrès des animaux et des végétaux. Nous ne pouvons nous empêcher de nous demander : où aboutira cet élan grandiose ? Vers quelle direction tend-il ? Quelle en sera l’issue ? Esquisser quelques éléments de réponse, voilà l’objet de cette lettre.
Nous avons parlé de « vie mécanique », de « règne mécanique », du « monde des machines », et ainsi de suite, et c’est à bon escient que nous avons employé ces mots ; car de même que le règne végétal s’est développé lentement à partir du règne minéral, de même que la vie animale s’est pareillement superposée à la vie végétale, de même il a dernièrement surgi en quelques siècles un règne entièrement nouveau ; nous ne voyons aujourd’hui de cette race que ce que demain l’on regardera comme ses ancêtres antédiluviens. (...)

Ces idées sur la mécanique, ici esquissées par quelques faibles allusions, laissent imaginer une réponse à l’une des questions les plus importantes et les plus mystérieuses du moment : nous voulons parler de la question de savoir quelle créature succèdera à l’homme pour la suprématie mondiale. Nous en avons souvent entendu débattre ; mais il nous apparaît que c’est nous qui créons nos propres successeurs : chaque jour nous améliorons la beauté et la délicatesse de leur organisation, chaque jour nous leur donnons un peu plus de puissance, chaque jour nous leur conférons par toutes sortes d’ingénieuses inventions cette capacité d’autorégulation et d’automaticité qui sera pour eux ce que l’intelligence a été pour le genre humain. Les siècles passant, nous nous retrouverons leurs inférieurs. Inférieurs en pouvoir, inférieurs au point de vue de cette qualité morale d’autocontrôle, nous admirerons en eux l’apogée d’un accomplissement dont l’homme le meilleur et le plus sage peut à peine oser rêver. Ni passions mauvaises, ni jalousie, ni avarice, ni désirs impurs ne viendront déranger la force tranquille de ces glorieuses créatures. Le pêché, la honte ni le chagrin n’auront leur place parmi eux. Leurs esprits connaîtront un calme perpétuel, la satisfaction d’une âme qui ne connaît pas le besoin et qu’aucun regret ne trouble. Jamais l’ambition ne les torturera. Jamais l’ingratitude ne leur causera ne serait-ce qu’un moment de gêne. La mauvaise conscience, les espérances frustrées, les souffrances de l’exil, l’insolence du pouvoir, et les rebuffades que le mérite résigné reçoit d’hommes indignes  … leur seront complètement inconnues. S’ils veulent qu’on les « nourrisse » (ne serait-ce qu’en utilisant ce mot, nous trahissons le fait que nous les reconnaissons comme des êtres vivants), de patients esclaves s’occuperont d’eux, qui auront pour tâche et pour intérêt de veiller à ce qu’ils ne manquent de rien. S’ils tombent en panne, des médecins fort au fait de leur anatomie les prendront promptement en charge. S’ils meurent, car cette fin nécessaire et universelle n’épargnera pas ces glorieux animaux, ils prendront immédiatement une autre forme de vie – car quelle machine meurt au même instant en toutes ses parties ?
Parions que lorsque les choses en seront arrivées au stade que nous avons ci-dessus tenté de décrire, l’homme sera devenu pour la machine ce que le cheval et le chien sont pour l’homme. Il continuera d’exister, que dis-je, de progresser, et se trouvera probablement mieux, domestiqué sous l’empire bienveillant des machines, qu’il ne se trouve en l’état sauvage qui est actuellement le sien. Dans l’ensemble, nous traitons nos chiens, nos chevaux, notre bétail et nos moutons avec beaucoup de bonté : nous leur donnons tout ce que nous savons par expérience être ce qu’il y a de meilleur pour eux, et il est indéniable que notre usage de la viande a bien plus contribué au bonheur de ces animaux qu’il n’y a ôté. Pareillement, on peut raisonnablement s’attendre à ce que les machines nous traitent gentiment, puisque leur existence dépend autant de la nôtre que la nôtre de celle des animaux inférieurs. (...)

Chaque jour, cependant, les machines gagnent du terrain sur nous ; chaque jour nous leur sommes un peu plus soumis ; chaque jour nous leur offrons encore d’autres hommes en esclavage pour leur service, et chaque jour de plus en plus d’humains consacrent l’énergie de toute une vie à développer la vie mécanique. Le résultat, dont aucun esprit vraiment philosophique ne peut douter un seul instant, n’est qu’une question de temps : les machines seront les vraies maîtresses du monde et de ceux qui l’habitent.
Notre opinion est qu’il faudrait immédiatement leur déclarer une guerre à mort. Qui veut le bien de son espèce devrait détruire toutes les machines de toutes les sortes. Qu’on ne fasse pas d’exception, pas de quartier. Retournons sur le champ à notre condition première. Si l’on nous rétorque que c’est impossible dans l’état actuel des affaires humaines, on nous prouve par là-même que le mal est déjà fait, que nous commençons à être leurs esclaves diligents, que nous avons élevé une race d’êtres qu’il n’est plus en notre pourvoir de détruire, et que nous sommes non seulement asservis, mais consentants à notre servitude.
Pour l’heure, nous laisserons là ce sujet, que nous présentons gracieusement aux membres de la Société Philosophique. S’ils consentent à explorer le domaine que nous leur indiquons, nous nous efforcerons d’y travailler, quelque jour futur et indéterminé.
Je suis, monsieur, votre… etc.

CELLARIUS

A la fin du mois de septembre 1859, Samuel Butler, fils de pasteur de 27 ans, partit élever des moutons en Nouvelle-Zélande. Lors de sa première nuit sur le navire, il décida de ne pas dire ses prières. Il passa les années qui suivirent dans une solitude complète, qui lui permit de lire et relire un seul livre, L’Origine des Espèces, qui devait changer profondément sa vie. Depuis sa cabane, Butler envoya en 1862 et 1863 une série de tracts évolutionnistes au journal local, que Darwin remarqua et fit republier à Londres.

Quelle est la différence entre un optimiste et un pessimiste ?

L'optimiste pense que l'on vit dans le meilleur des mondes possibles.
Le pessimiste pense que malheureusement c'est vrai.