lundi 19 mai 2014

"Dans la dèche à Paris et à Londres" par George Orwell ( 1933 )


 Curieuse sensation qu’un premier contact avec la « débine ». C’est une chose à laquelle vous avez tellement pensé, que vous avez si souvent redoutée, une calamité
dont vous avez toujours su qu’elle s’abattrait sur vous à un moment ou à un autre. Et quand vient ce moment, tout prend un tour si totalement et si prosaïquement
différent. Vous vous imaginiez que ce serait très simple : c’est en fait extraordinairement compliqué. Vous vous imaginiez que ce serait terrible : ce n’est que sordide et fastidieux. C’est la petitesse inhérente à la pauvreté que vous commencez par découvrir. Les expédients auxquels elle vous réduit, les mesquineries alambiquées, les économies de bouts de chandelle. ( ... )



Faire la vaisselle est un travail parfaitement odieux – pas vraiment pénible, certes, mais assommant et stupide au-delà de toute expression. On frémit à l’idée que des êtres humains puissent passer des dizaines d’années de leur vie à ne rien faire d’autre. ( ... )

Il n’y avait pas que la saleté : le patron estampait de surcroît allègrement les clients. Car, si les cuisiniers savaient donner aux plats un aspect flatteur, la plupart des denrées qui entraient dans la composition de ces plats étaient de très mauvaise qualité. La viande était, au mieux, quelconque, et pour ce qui est des légumes, aucune ménagère digne de ce nom n’en aurait voulu au marché. La crème était systématiquement coupée de lait, sur ordre exprès de la direction. Le thé et le café étaient de qualité inférieure, la confiture était un magma synthétique qu’on puisait dans de grandes boîtes de conserve anonymes. ( ... )



Le patron ne nous témoignait pas plus d’égards qu’il n’en réservait à sa clientèle. Dans cet immense hôtel, on aurait cherché en vain quelque chose qui ressemble à une pelle et une balayette : il fallait se débrouiller tant bien que mal avec un balai et un bout de carton. Quant aux W.C. du personnel, ils étaient dignes de l’Asie centrale et si l’on voulait se laver les mains, on n’avait d’autre solution que de se rabattre sur les bacs à vaisselle. 
En dépit de tout cela, l’hôtel X… figurait parmi les dix ou douze établissements les plus chers de Paris, et les clients qui y descendaient acquittaient des factures ahurissantes. ( ... )



Je veux maintenant livrer, pour ce qu’elles valent, quelques réflexions personnelles sur la vie d’un plongeur à Paris. Si l’on y réfléchit, il semble aberrant que, dans une grande ville moderne, des milliers de personnes puissent passer toutes leurs heures de veille à laver des assiettes dans de sombres souterrains surchauffés. Les questions que je pose sont alors les suivantes : comment un tel mode de vie peut-il se perpétuer ? Quel but sert-il ? Qui souhaite le perpétuer, et pourquoi ? ( ... )


Il faut, je crois, commencer par souligner que le plongeur est un des esclaves du monde moderne. Loin de moi l’idée de faire verser des larmes sur son sort, car il vit matériellement beaucoup mieux que bien des travailleurs manuels. Mais pour ce qui est de la liberté, il n’en a pas plus qu’un esclave qu’on peut vendre et acheter. Le travail qu’il effectue est servile et sans art. On ne le paie que juste ce qu’il faut pour le maintenir en vie. Ses seuls congés, il les connaît lorsqu’on le flanque à la porte. Tout espoir de mariage lui est interdit, à moins d’épouser une femme qui travaille aussi. Excepté un heureux hasard, il n’a aucune chance d’échapper à cette vie, sauf pour se retrouver en prison. Il y a en ce moment à Paris des hommes pourvus de diplômes universitaires qui récurent des assiettes dix à quinze heures par jour. Et l’on ne saurait dire que c’est pure paresse de leur part, car un fainéant ne peut pas faire le travail d’un plongeur. Ils se sont simplement trouvés pris dans un engrenage qui annihile toute pensée. Si les plongeurs pensaient un tant soit peu, il y a belle lurette qu’ils auraient formé un syndicat et se seraient mis en grève pour obtenir un statut plus décent. Mais ils ne pensent pas, parce qu’ils n’ont jamais un moment à eux pour le faire. La vie qu’ils mènent a fait d’eux des esclaves.

La question est alors : comment cet esclavage peut-il se perpétuer ? On a coutume de considérer comme allant de soi que tout travail répond à un besoin réel. Les gens voient quelqu’un effectuer un travail peu agréable et s’imaginent avoir tout dit en assurant que ce travail est nécessaire. Ainsi, le travail à la mine est pénible, mais nécessaire : nous avons besoin de charbon. Travailler dans les égouts n’a rien d’enthousiasmant, mais il faut bien des égoutiers. Et c’est la même chose pour les plongeurs : il y a une clientèle pour les restaurants, il faut donc des hommes qui passent quatre-vingts heures par semaine à laver des assiettes. C’est la civilisation qui l’exige, un point c’est tout. Un tel jugement mérite examen.

Le travail de plongeur est-il véritablement indispensable à la civilisation ? Il nous paraît que ce doit,être un travail « honnête », parce que pénible et peu agréable, et nous avons par ailleurs en quelque sorte sacralisé le travail manuel. Voyant quelqu’un qui abat un arbre, nous assumons que cet homme se rend utile à la société, pour la seule raison qu’il fait usage de ses muscles.

Il ne nous vient pas à l’esprit que s’il abat un arbre splendide, c’est peut-être uniquement pour dégager l’espace nécessaire à l’érection d’une hideuse statue. Je crois qu’il en va de même pour le plongeur. Il gagne certes son pain à la sueur de son front, mais cela ne préjuge en rien de l’utilité de la besogne qu’il accomplit. Il propose un luxe – luxe qui, bien souvent, est loin de mériter ce nom.
Un faux luxe. ( ... )


Considérons comme acquis que le travail d’un plongeur est en très grande partie inutile. La question qui vient alors à l’esprit est : pourquoi le plongeur doit-il continuer à travailler ? J’essaie de dépasser la cause économique immédiate pour me demander quel plaisir cela peut bien procurer à qui que ce soit de se dire que des hommes sont condamnés à nettoyer des assiettes leur vie durant. Car il n’est pas douteux que des gens – les gens nantis d’une confortable situation – prennent un réel plaisir à cette pensée. Un esclave, disait déjà Caton, doit travailler quand il ne dort pas. Peu importe que ce travail soit utile ou non : il faut qu’il travaille, car le travail est bon en soi  pour les esclaves tout au moins. Ce sentiment est encore vivace de nos jours, et on lui doit l’existence d’une multitude de besognes aussi fastidieuses qu’inutiles. Je crois que cette volonté inavouée de perpétuer l’accomplissement de tâches inutiles repose simplement, en dernier ressort, sur la peur de la foule. La populace, pense-t-on sans le dire, est composée d’animaux d’une espèce si vile qu’ils pourraient devenir dangereux si on les laissait inoccupés. Il est donc plus prudent de faire en sorte qu’ils soient toujours trop occupés pour avoir le temps de penser. Si vous parlez à un riche n’ayant pas abdiqué toute probité intellectuelle de l’amélioration du sort de la classe ouvrière, vous obtiendrez le plus souvent une réponse du type suivant :

« Nous savons bien qu’il n’est pas agréable d’être pauvre ; en fait, il s’agit d’un état si éloigné du nôtre qu’il nous arrive d’éprouver une sorte de délicieux pincement au coeur à l’idée de tout ce que la pauvreté peut avoir de pénible. Mais ne comptez pas sur nous pour faire quoi que ce soit à cet égard. Nous vous plaignons – vous, les classes inférieures – exactement comme nous plaignons un chat victime de la gale, mais nous lutterons de toutes nos forces contre toute amélioration de votre condition. Il nous paraît que vous êtes très bien où vous êtes. L’état des choses présent nous convient et nous n’avons nullement l’intention de vous accorder la liberté, cette liberté ne se traduirait-elle que par une heure de loisir de plus par jour. Ainsi donc, chers frères, puisqu’il faut que vous suiez pour payer nos voyages en Italie, suez bien et fichez-nous la paix. » ( ... )

 L’ennui est que l’homme intelligent et cultivé, l’homme chez qui on pourrait s’attendre à trouver des opinions libérales, cet homme évite soigneusement de frayer avec les pauvres. Car enfin, que savent de la pauvreté la plupart des gens cultivés ? Dans l’exemplaire des poèmes de Villon qui est en ma possession, l’éditeur a cru indispensable d’éclairer par une note en bas de page le vers « Ne pain ne voyent qu’aux fenestres » – tant la simple expérience de la faim est étrangère à l’existence de l’homme cultivé.

Cette ignorance conduit tout naturellement à une peur superstitieuse de la populace. L’homme cultivé se représente des hordes de sous-hommes n’attendant qu’un jour de liberté pour venir saccager sa maison, brûler ses livres et le contraindre à conduire une machine ou à nettoyer les W.C. « N’importe quoi, se dit-il, n’importe quelle injustice plutôt que de voir cette populace se déchaîner. » Il ne comprend pas que, dès lors qu’il n’y a pas de différence entre la masse des riches et celle des pauvres, il est vain de parler de « populace déchaînée ». Car la populace est déjà déchaînée, et, sous les espèces du riche, elle emploie son pouvoir à mettre en place ces bagnes de mortel ennui que sont les hôtels « chic ». ( ... )



Mais alors, qu’est-ce que le travail ? Un terrassier travaille en maniant un pic. Un comptable travaille en additionnant des chiffres. Un mendiant travaille en restant dehors, qu’il pleuve ou qu’il vente, et en attrapant des varices, des bronchites, etc. C’est un métier comme un autre. Parfaitement inutile, bien sûr – mais alors bien des activités enveloppées d’une aura de bon ton sont elles aussi inutiles. En tant que type social, un mendiant soutient avantageusement la comparaison avec quantité d’autres. Il est honnête, comparé aux vendeurs de la plupart des spécialités pharmaceutiques ; il a l’âme noble comparé au propriétaire d’un journal du dimanche ; il est aimable à côté d’un représentant de biens à crédit – bref c’est un parasite, mais un parasite somme toute inoffensif.

Il prend à la communauté rarement plus que ce qu’il lui faut pour subsister et – chose qui devrait le justifier à nos yeux si l’on s’en tient aux valeurs morales en cours – il paie cela par d’innombrables souffrances. Je ne vois décidément rien chez un mendiant qui puisse le faire ranger dans une catégorie d’êtres à part, ou donner à qui que ce soit d’entre nous le droit de le mépriser. La question qui se pose est alors : pourquoi méprise-ton les mendiants ? Car il est bien vrai qu’on les méprise universellement. Je crois quant à moi que c’est tout simplement parce qu’ils ne gagnent pas « convenablement » leur vie. Dans la pratique, personne ne s’inquiète de savoir si le travail est utile ou inutile, productif ou parasite. Tout ce qu’on lui demande, c’est de rapporter de l’argent. 

Derrière tous les discours dont on nous rebat les oreilles à propos de l’énergie, de l’efficacité, du devoir social et autres fariboles, quelle autre leçon y a-il que « amassez de l’argent, amassez-le légalement, et amassez-en beaucoup » ? L’argent est devenu la pierre de touche de la vertu. Affrontés à ce critère, les mendiants ne font pas le poids et sont par conséquent méprisés. Si l’on pouvait gagner ne serait-ce que dix livres par semaine en mendiant, la mendicité deviendrait tout d’un coup une activité « convenable ». Un mendiant, à voir les choses sans passion, n’est qu’un homme d’affaires qui gagne sa vie comme tous les autres hommes d’affaires, en saisissant les occasions qui se présentent. Il n’a pas plus que la majorité de nos contemporains failli à son honneur : il a simplement commis l’erreur de choisir une profession dans laquelle il est impossible de faire fortune.




http://www.yellobook.cm/admin/uploads/Dans_la_deche_a_Paris_et_a_Londres_-_George_Orwell.pdf






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