samedi 12 janvier 2013

" Paradoxe sur la science homicide " par Jules Isaac ( 1922 )



« Nous courons sans souci dans le précipice, après que nous avons mis quelque chose devant nous pour nous empêcher de le voir. » Pascal, Pensées.

Il est sûr que ma hardiesse paraîtra sacrilège. Ce n’est pas sans hésitation que je me suis décidé à écrire ces lignes, au risque de passer pour un contempteur des Dieux – que je ne suis point.
Aucun fanatisme ne m’inspire, aucun zèle iconoclaste ne me pousse. Mais j’aime et je recherche librement la vérité. Ayant été amené – par devoir professionnel – à considérer le tragique imbroglio dans lequel l’humanité civilisée se débat présentement, j’ai voulu en connaître les causes profondes pour mieux en discerner la signification réelle et l’issue probable. C’est ainsi que je me vois contraint d’écrire : « Au commencement, il y a la Science… »
La valeur de la Science, prise en elle-même, n’est donc ici nullement en cause. Non seulement je ne la conteste pas, mais je la mets au plus haut prix. Je ne vais pas jusqu’à me prosterner devant la Science comme devant Dieu, mais je reconnais qu’il y a en elle quelque chose de divin et qu’elle rapproche l’homme de Dieu.
Hélas ! Ne le rapproche-t-elle pas aussi du Diable ? – Qu’on veuille bien ne pas sursauter – voilà la question. Ainsi Gargantua, écrivant à son fils Pantagruel, parle « (des) impressions tant élégantes et correctes en usance, qui ont esté inventées de son aage par inspiration divine comme, contrefil, l’artillerie par suggestion diabolique… »
En termes plus laïques, plus clairs aussi, ne voulant envisager rien autre que le rôle historique de la Science, je pose la question de savoir si la civilisation moderne, étant devenue scientifique et parce qu’elle est devenue scientifique, ne court pas, du fait même du progrès scientifique, un danger mortel. ( ... )
 Quelque soixante ans s’écoulent, et la civilisation est devenue méconnaissable : elle a changé d’âme, de visage, de vêtement. Plus fait ce court moment que n’ont fait plusieurs siècles, plusieurs millénaires. Que s’est-il donc passé ? Rien, si ce n’est que, dans l’intervalle, est entrée en scène la Science, suivie de sa fille aînée, la Mécanique. Par elles, la force humaine se multiplie. L’homme déjà n’est plus l’homme : il est le Cyclope, il est le Titan. ( ... )
Mais, pour l’historien, la question se pose : cette rapidité croissante du progrès scientifique, qui est communément un sujet d’admiration, pour lui est un sujet d’inquiétude ; cette puissance illimitée des forces que la Science libère et qu’elle déchaîne dans le monde sans en contrôler l’emploi, lui paraît grosse de menaces. L’avenir de la Science n’est pas en jeu, mais l’avenir que la Science prépare à l’humanité. ( ... )
L’évolution historique se précipite : que dis-je ? Ce n’est plus de l’évolution, c’est de la bousculade. Cent peuples affairés se rencontrent et se heurtent sur tous les marchés du monde. L’Europe, hier seule en course, découvre tout à coup qu’elle est dépassée par l’Amérique. Les gros mangent les petits. Mais cela ne suffit pas aux plus convoiteux : la guerre éclate. C’est un bouleversement ! La face de l’Europe est changée ; passant d’un extrême à l’autre, la Russie troque l’autocratie la plus rigide contre la plus prolétarienne des Républiques ; de grands Empires s’écroulent avec fracas ; partout des ruines et des cadavres. Un cataclysme a passé sur la civilisation qui la laisse dans un état affreux d’ébranlement et de déséquilibre. ( ... )

 En bonne justice, c’est à la Science qu’il faut s’en prendre, et à elle seule. Par elle la capacité homicide et destructive de la guerre s’est trouvée décuplée, centuplée : qui fera le compte des deuils, des infirmités visibles et secrètes – celles-ci étant parfois les pires –, des misères, des ruines accumulées en ces quatre ans ? Par elle la guerre est devenue le plus nocif des fléaux, dans le même temps que, par elle, la civilisation était devenue le plus fragile des organismes. 

Ainsi s’explique l’inextricable gâchis où nous nous trouvons aujourd’hui. Tous les rouages de ce mécanisme complexe qu’était la vie économique ont été faussés, et l’on en voit qui, détraqués complètement, tournent comme des roues folles. Parviendra-t-on à les remettre en état ? Qui le sait ? Les consultations succèdent aux consultations sans résultat appréciable. Chacun sent qu’il n’y a qu’un remède : sous une forme ou sous une autre, l’entente internationale. Mais l’égoïsme national continue à sévir, et, partout, il est le plus fort. Situation déconcertante et telle qu’on n’en vit jamais. Le débat sur les réparations aboutit à un cercle vicieux dans lequel nous sommes enfermés : tout couvert de blessures, le vainqueur ne peut guérir sans l’aide du vaincu, mais si l’on tend la main au vaincu et s’il se relève, qui peut garantir qu’il n’en profitera pas de nouveau pour essayer de meurtrir son vainqueur ? ( ... )
Nous sommes convaincus que la dernière guerre, pour scientifique et catastrophique qu’elle ait été, paraîtra un jeu presque anodin au regard de celle que nous réserve, l’avenir, quelle qu’elle soit, mécanique, chimique, électrique, microbienne et tout cela sans doute à la fois, et bien autre chose encore. Songez que la Science ne va pas s’arrêter en si beau chemin. Prévoyant le jour où elle aura capté les réserves d’énergie emprisonnées dans l’atome, notre savant prophétise que ces forces nouvelles dépasseront toutes celles que nous connaissons aujourd’hui « de l’énorme distance qui les sépare elles-mêmes des ressources naturelles de l’homme sauvage ». « On ne doit pas tenir pour absurde, dit-il, que l’homme soulèvera alors les montagnes, subjuguera les mers, asservira les forces atmosphériques… » Là-dessus il est aussi permis d’imaginer de quelle façon l’homme accommodera son semblable ; en moins de temps qu’il n’en fallut au volcan réveillé, il anéantira sous quelque « nuée ardente » les cités ennemies. Oui, l’imagination horrifiée peut essayer d’entrevoir ce que sera la guerre future, sa puissance foudroyante de destruction. Mais la raison se refuse à admettre que la civilisation, déjà si profondément ébranlée par la première guerre scientifique, puisse survivre à une rechute. ( ... )
Qu’est-ce à dire, en dernière analyse, sinon que le progrès scientifique, qui est infiniment rapide, n’a pas eu d’effet sur le progrès moral, qui est infiniment lent. La Science a pu révolutionner le monde ; un seul domaine lui reste inaccessible : le coeur humain. ( ... )
 Constatons présentement que la malignité humaine existe et qu’elle aussi s’entend à utiliser le progrès scientifique, car, dans la lutte qui se poursuit indéfiniment sur terre entre le Bien et le Mal, – voilà le grand mot lâché – la Science est neutre.
Cette neutralité, je n’hésite pas à le dire, est un crime. Et je crois avoir démontré qu’elle met la civilisation en péril de mort. La Science encourt, de ce chef, une responsabilité capitale. Qu’elle ne paraisse pas s’en douter est pour moi un perpétuel sujet de stupéfaction. Il me souvient l’avoir dit une fois à un membre notoire de l’Institut, confiné dans l’étude des mathématiques. Cet homme éminent, qui est aussi un homme de bien, parut étonné. Mais c’est son étonnement qui m’étonne. Sauf le respect que je lui dois, sa défense ne valait guère mieux que celle du Kaiser : le piteux « Je n’ai pas voulu cela ! » ( ... )
Mais, plus encore que le renoncement chrétien d’un Pascal, je dois évoquer ici la prescience quasi divine d’un Léonard, entêté à dérober au public le secret de ses plus surprenantes découvertes : « Comment et pourquoi je n’écris pas ma manière d’aller sous l’eau, aussi longtemps que je puis rester sans manger : si je ne le publie ni ne le divulgue, c’est à cause de la méchanceté des hommes qui s’en serviraient pour assassiner au fond des mers, en ouvrant les navires et en les submergeant avec leur équipage… » Les savants modernes n’ont pas connu les scrupules du Vinci : vous pouvez en témoigner, morts du Lusitania. ( ... )
Le tout n’est pas de dérober aux Dieux l’étincelle magique pour la remettre aux hommes. De peur que les hommes n’en fissent le plus détestable usage, il eût fallu auparavant changer les hommes en Dieux. Les poètes veulent nous faire croire que Prométhée a été victime d’une erreur judiciaire. Ce n’est pas vrai : les Dieux ont bien jugé. ( ... )
Reste le point capital et qui, pourtant, n’a jamais été discuté : le rôle de la Science. La Science est maîtresse absolue des destinées du monde. Il est donc absurde de vouloir résoudre sans elle le problème de la paix. Il est impossible de concevoir une organisation internationale efficace si elle n’y intervient pas. J’avoue qu’à s’engager dans cette voie on se heurte à d’incroyables difficultés. Comment concilier le devoir national des savants avec leur devoir international ? Pratiquement, comment réaliser l’entente des savants pour la paix ? Comment organiser un contrôle du travail scientifique, l’idée même de ce contrôle n’est-elle pas chimérique  ? On ne peut oublier enfin que la Science et l’Industrie ont étroitement partie liée ; comment tenir les multiples issues de ce labyrinthe et empêcher que le démon de la guerre ne s’en échappe ?
A toutes ces questions, je reconnais honnêtement que je ne suis pas en état de répondre. Je ne suis même pas qualifié pour répondre. Mais les questions n’en sont pas moins posées et j’ai le droit de dire que, de la réponse qu’elles recevront, l’avenir humain dépend.
Jules Isaac







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