mardi 31 mai 2011

Centrales nucléaires : Thorium versus Uranium


La Chine vient cependant d’annoncer qu’elle a opté pour une alternative au nucléaire traditionnel, produisant mille fois moins de déchets que les réacteurs à uranium : le réacteur à sel fondu de thorium. Le thorium est un métal argenté nommé d’après le dieu scandinave du tonnerre Thor. Ce métal radioactif a ses inconvénients, mais surtout, de nombreux avantages : il est aussi commun que le plomb, par opposition à l’uranium, dont il ne resterait plus que l’équivalent de 80 ans de consommation dans le sol terrestre. Le thorium est également utilisable presque totalement, alors que l’uranium ne l’est qu’à 0,7%. Il y en a donc assez pour générer de l’énergie pendant des milliers d’années. Mais le vrai bonus, c’est sa sécurité d’emploi. "Lorsqu’il se met à surchauffer, une petite prise fond et conduit les sels dans un bassin. Plus besoin d’ordinateurs, ou de pompes comme celles qui se sont retrouvées en panne à cause du tsunami", explique Kirk Sorensen, ex-ingénieur à la NASA et expert du thorium. "Ils fonctionnent à la pression atmosphérique, donc le type d’explosion à l’hydrogène telles que celles auxquelles nous avons assisté au Japon ne peut pas survenir. Un réacteur de ce type aurait parfaitement pu faire face au tsunami. Il n’y aurait eu aucune fuite de radioactivité". Le thorium peut être bombardé de neutrons pour produire une fission, mais sans que cela créée une réaction en chaîne. La fission cesse dès que l’on arrête le rayon de photons, explique le Professeur Robert Cywinksi de l’université d’Huddersfield.

Uranium ? Non merci, pour la Chine, ce sera le Thorium

Au lieu d’investir dans Iter, la communauté internationale et surtout l’Europe feraient mieux de reconstruire une centrale de type G-IV afin d’améliorer ce que Superphénix nous a déjà appris. On pourrait aussi accélérer la recherche sur d’autres centrales G-IV, dites «à sels fondus». Elles utiliseront du thorium, un élément abondant et dont l’utilisation pose moins de problèmes de prolifération que l’uranium et le plutonium de la filière actuelle. Aujourd’hui, malheureusement, Euratom n’est clairement missionné que sur la fusion. A l’échelle mondiale, bien qu’il soit difficile d’obtenir des chiffres précis, les crédits de recherche concernant G-IV sont environ dix fois moins importants que ceux alloués à Iter. Les seuls pays qui construisent des centrales de ce type sont les Russes, les Japonais et les Indiens. En cette période de crise économique où la recherche de solutions propres et durables au réchauffement climatique est urgente, il est indispensable d’orienter les fonds publics disponibles vers les vraies priorités. On nous dit qu’Iter étant engagé, cela coûterait très cher de l’arrêter. Cet argument n’est pas satisfaisant. La construction n’est pas commencée, seul le terrain est aménagé.

La dernière tribune de Georges Charpak, Prix Nobel de Physique : Nucléaire : arrêtons Iter, ce réacteur hors de prix et inutilisable





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samedi 28 mai 2011

Jean-Jacques Rousseau. Lettre à Voltaire sur la Providence, suite au tremblement de terre de Lisbonne ( 1756 )


Les Philosophes à leur tour ne me paroissent gueres plus raisonnables, quand je les vois s’en prendre au Ciel de ce qu’ils ne sont pas impassibles, crier que tout est perdu quand ils ont mal aux dents, ou qu’ils sont pauvres, ou qu’on les vole, & charger Dieu, comme dit Séneque, de la garde de leur valise.


O malheureux mortels ! ô terre déplorable !
O de tous les mortels assemblage effroyable !
D’inutiles douleurs éternel entretien !
Philosophes trompés qui criez : « Tout est bien » ;
Accourez, contemplez ces ruines affreuses,
Ces débris, ces lambeaux, ces cendres malheureuses,
Ces femmes, ces enfants l’un sur l’autre entassés,
Sous ces marbres rompus ces membres dispersés ;
Cent mille infortunés que la terre dévore,
Qui, sanglants, déchirés, et palpitants encore,
Enterrés sous leurs toits, terminent sans secours
Dans l’horreur des tourments leurs lamentables jours !
Aux cris demi-formés de leurs voix expirantes,
Au spectacle effrayant de leurs cendres fumantes,
Direz-vous : « C’est l’effet des éternelles lois
Qui d’un Dieu libre et bon nécessitent le choix ? » ( ... )

Quel bonheur ! Ô mortel et faible et misérable.
Vous criez « Tout est bien » d’une voix lamentable,
L’univers vous dément, et votre propre cœur
Cent fois de votre esprit a réfuté l’erreur.
Éléments, animaux, humains, tout est en guerre.
Il le faut avouer, le mal est sur la terre :
Son principe secret ne nous est point connu.
De l’auteur de tout bien le mal est-il venu ? ( ... )

Voltaire. Poème sur le désastre de Lisbonne

Vos deux derniers Poëmes, Monsieur, me sont parvenus dans ma solitude ; & quoique tous mes amis connoissent l’amour que j’ai pour vos écrits, je ne sais de quelle part ceux-ci me pourroient venir, à moins que ce ne soit de la vôtre.

( ... ) Je ne vois pas qu’on puisse chercher la source du mal moral ailleurs que dans l’homme libre, perfectionné, partant corrompu ; & quant aux maux physiques, si la matiere sensible & impassible est une contradiction, comme il me le semble, ils sont inévitables dans tout systême dont l’homme fait partie, & alors la question n’est point pourquoi l’homme n’est pas parfaitement heureux, mais pourquoi il existe. De plus, je crois avoir montré qu’excepté la mort qui n’est presque un mal que par les préparatifs dont on la fait précéder, la plupart de nos maux physiques sont encore notre ouvrage.

Sans quitter votre sujet de Lisbonne, convenez, par exemple, que la nature n’avoit point rassemblé là vingt mille maisons de six à sept étages, & que si les habitans de cette grande ville eussent été dispersés plus également & plus légérement logés, le dégât eût été beaucoup moindre & peut-être nul. Tout eût fui au premier ébranlement, & on les eût vus le lendemain à vingt lieues de-là tout aussi gais que s’il n’étoit rien arrivé. Mais il faut rester, s’opiniâtrer autour des masures, s’exposer à de nouvelles secousses, parce que ce qu’on laisse vaut mieux que ce qu’on peut emporter. Combien de malheureux ont péri dans ce désastre pour vouloir prendre, l’un ses habits, l’autre ses papiers, l’autre son argent ? Ne sait-on pas que la personne de chaque homme est devenue la moindre partie de lui-même, & que ce n’est presque pas la peine de la sauver quand on a perdu tout le reste.

Vous auriez voulu que le tremblement se fût fait au fond d’un désert plutôt qu’à Lisbonne. Peut-on douter qu’il ne s’en forme aussi dans les déserts, mais nous n’en parlons point, parce qu’ils ne font aucun mal aux Messieurs des villes, les seuls hommes dont nous tenions compte. Ils en font peu même aux animaux & Sauvages qui habitent épars ces lieux retirés, & qui ne craignent ni la chûte des toits, ni l’embrasement des maisons. Mais que signifieroit un pareil privilege, seroit-ce donc à dire que l’ordre du monde doit changer selon nos caprices, que la nature doit être soumise à nos loix, & que pour lui interdire un tremblement de terre en quelque lieu, nous n’avons qu’à y bâtir une ville ? ( ... )

Vous pensez avec Érasme, que peu de gens voudroient renaître aux mêmes conditions qu’ils ont vécu ; mais tel tient sa marchandise sort haute, qui en rabattroit beaucoup s’il avoit quelque espoir de conclure le marché. D’ailleurs, qui dois-je croire que vous avez consulté sur cela ? des riches, peut-être ; rassasiés de faux plaisirs, mais ignorant les véritables ; toujours ennuyés de la vie & toujours tremblans de la perdre. Peut-être des gens de Lettres, de tous les ordres d’hommes le plus sédentaire, le plus mal sain, le plus réfléchissant, & par conséquent le plus malheureux. 

Voulez-vous trouver des hommes de meilleure composition, ou du moins, communément plus sinceres, & qui formant le plus grand nombre doivent au moins pour cela, être écoutés par préférence ? Consultez un honnête bourgeois qui aura passé une vie obscure & tranquille, sans projets & sans ambition ; un bon artisan qui vit commodément de son métier ; un paysan même, non de France, où l’on prétend qu’il faut les faire mourir de misere afin qu’ils nous fassent vivre, mais du pays, par exemple, où vous êtes, & généralement de tout pays libre. ( ...)

Les premiers qui ont gâté la cause de Dieu, sont les prêtres & les dévots qui ne souffrent pas que rien se fasse selon l’ordre établi, mais font toujours intervenir la justice divine à des événemens purement naturels, & pour être sûrs de leur fait punissent & châtient les méchans, éprouvent ou récompensent les bons indifféremment avec des biens ou des maux selon l’événement. Je ne sais, pour moi, si c’est une bonne théologie, mais je trouve que c’est une mauvaise maniere de raisonner, de fonder indifféremment sur le pour & le contre les preuves de la providence, & de lui attribuer sans choix tout ce qui se feroit également sans elle.

Les Philosophes à leur tour ne me paroissent gueres plus raisonnables, quand je les vois s’en prendre au Ciel de ce qu’ils ne sont pas impassibles, crier que tout est perdu quand ils ont mal aux dents, ou qu’ils sont pauvres, ou qu’on les vole, & charger Dieu, comme dit Séneque, de la garde de leur valise. Si quelque accident tragique eût fait périr Cartouche ou César dans leur enfance, on auroit dit, quel crime avoient-ils commis ? Ces deux brigands ont vécu, & nous disons, pourquoi les avoir laissés vivre ? Au contraire un dévot dira dans le premier cas, Dieu vouloit punir le pere en lui ôtant son enfant, & dans le second, Dieu conservoit l’enfant pour le châtiment du peuple. Ainsi, quelque parti qu’ait pris la nature, la providence a toujours raison chez les dévots, & toujours tort chez les Philosophes. ( ... )

Jean-Jacques Rousseau. Lettre à Voltaire sur la Providence

Florent Guénard & Philippe Simay, « Du risque à la catastrophe. À propos d’un nouveau paradigme », La Vie des idées

lundi 16 mai 2011

" Comment prenons-nous des décisions morales ou éthiques ? "


Jonathan Haidt, l’auteur de L’hypothèse du bonheur, psychologue à l’université de Virginie, est connu pour avoir soutenu que nos jugements moraux sont comme des jugements esthétiques. Quand vous êtes face à un tableau, vous savez généralement instantanément et automatiquement si vous l’aimez. Notre jugement moral fonctionne un peu de cette façon, explique Jonah Lehrer. Nos sentiments viennent en premier et les raisons sont inventées à la volée pour les justifier ou les renier. “Quand il s’agit de prendre des décisions éthiques, nous ne nous basons pas sur la rationalité, mais au contraire, sur nos passions”. Nous sommes plus avocats que juge, cherchant à justifier notre conviction. Notre rationalité est une rationalité de façade, comme le disait Benjamin Franklin : “Il est commode d’être un animal raisonnable, qui sait trouver ou forger une raison, pour justifier tout ce qu’il peut avoir envie de faire !” ( ... )

“Nous sommes des machines pour l’affiliation, nous reconfigurons sans cesse le monde pour qu’il se confirme à nos idéologies partisanes.” ( ... )

Nous avons tendance à avoir peu confiance dans les votes de nos concitoyens, mais nous oublions bien souvent d’appliquer le même scepticisme à notre propre comportement. Selon une étude récente de l’Institut des politiques publiques de Californie seulement 22 % des électeurs ont su identifier la catégorie la plus importante des dépenses de l’Etat lorsqu’elles ont été présentées dans une liste de quatre options (à savoir, l’éducation). Un pourcentage qui est proche du hasard. Les électeurs californiens ont été pires quand il s’est agi de deviner la première source de revenus de l’Etat. Pour la majorité d’entre eux, ce sont les frais d’immatriculation qui constituait la principale part des ressources de la Californie (alors qu’ils ne représentent que 2% des recettes de l’Etat). Comme le concluait l’Institut, les Californiens ne comprennent ni d’où vient l’argent ni où il va.

On pourrait penser que cette inconséquence est surtout le fait des électeurs les moins instruits, de ceux qui ont les plus faibles revenus… Mais cela ne semble pas tout à fait exact, explique The Economist.

Kimberly Nalder professeur à l’université de l’Etat de Californie à Sacramento a étudié les sondages du Field Poll sur la proposition 13. La proposition 13, votée en 1978, est une loi qui applique la même taxe à toutes propriétés, qu’elles soient résidentielles ou commerciales. Une réforme récurrente propose depuis que les activités commerciales soient taxées différemment des résidences, visiblement sans succès. Kimberly Nalder a surtout montré que les gens ne connaissent pas la loi : 1/3 des répondants seulement a su expliquer son principe entre plusieurs propositions. Pire, les plus instruits des répondants se sont avérés être ceux qui se sont le plus trompés à expliquer les domaines d’application de la loi. Contrairement à ce qu’on aurait pu penser, les électeurs en âge de voter en 1978, qui auraient dû être à même de mieux connaitre la loi, se sont avérés être ceux qui la connaissaient le moins, contrairement aux plus jeunes votants. Pire, les électeurs les plus riches se sont avérés les plus mal informés. Plus étonnants encore, les propriétaires (qui bénéficient pourtant de la loi) se sont avérés bien moins informés que les locataires qui ont plus significativement répondu correctement…

La perception d’une loi a plus à voir avec l’intérêt personnel et son propre aveuglement qu’à l’expérience du contenu même de la législation. Pire, l’éducation ne suffit pas à affirmer la sagesse des convictions ! Au contraire ! “L’esprit humain est un merveilleux filtre à information rappelle Jonah Lehrer, apte à bloquer les faits qui contredisent ce que nous aimerions croire”. ( ... )

Pire en apportant une réfutation, bien souvent on ne change pas d’opinion, mais on la conforte. Les politologues Brendan Nyhan et Jason Reifler ont montré à deux groupes de volontaires des documents provenant de l’administration Bush et montrant que l’Irak possédait des armes de destruction massive. L’un des groupes à reçu une réfutation, via le rapport Duelfer qui concluait que l’Irak n’avait pas eu d’armes de destruction massive avant l’invasion américaine de 2003. 34 % des conservateurs qui n’ont pas lu la réfutation pensaient que l’Irak avait caché ou détruit ses armes avant l’invasion américaine, mais 64 % des conservateurs qui avaient eu accès à la réfutation pensaient que l’Irak avait vraiment des armes de destruction massive… La réfutation fait parfois pire que la désinformation ! Nyhan et Reifler estiment que les républicains pourraient être plus sujets à l’effet inverse en cas de réfutation, du fait de leurs vues plus “rigides” que les libéraux”. Il est plus difficile pour eux de revenir sur ce qu’ils ont cru. “Il est absolument menaçant d’admettre qu’on a eu tort” reconnaissait déjà le politologue Brendan Nyhan. Les gens changent rarement d’avis, même devant l’évidence des faits. Au contraire, l’information, même contraire à ce qu’ils pensent, les pousse dans les retranchements de leurs convictions.

Assurément, la plus grande menace contre la démocratie est cognitive. Et force est de reconnaître, hélas, que la connaissance n’est pas toujours le meilleur remède contre l’ignorance.

Hubert Guillaud. InternetActu
Quelle est la différence entre un optimiste et un pessimiste ?

L'optimiste pense que l'on vit dans le meilleur des mondes possibles.
Le pessimiste pense que malheureusement c'est vrai.